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Articles Par Mois

2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 09:00

L'excellent Sullivan's Travel de Preston Sturges, datant de 1941 est un film généralement perçu comme une comédie, sauf qu'il pourrait aussi tout à fait être considéré comme un film noir qui envoie des coups de coudes aux spectateurs, avec un certain nombre de blagues "méta", voire "edgy", sur le cinéma et Hollywood. Je vous suggère de le voir au plus vite et de savourer un gag subtil, qui serait aujourd'hui conspué par une partie de la critique geek, puisqu'il joue sur le fait que le personnage joué par Veronica Lake parle de son rôle dans le film dans un dialogue à double sens. Sachant que si le film était sorti en 2016, on lirait certainement un peu partout sur internet qu'une telle réplique vous sort de la fiction, que ça rappelle au gens qu'ils sont au cinéma, et autres platitudes d'un niveau atomique. L'objectif du film semble clair : parler d'un sujet à la mode dans le Hollywood de son époque (la pauvreté), sans se prendre au sérieux, sans sermon, et sans oublier de divertir – et pourtant le film parle avant tout du cinéma et d'Hollywood.

 

Preston Sturges (qui est scénariste et réalisateur du film) entraîne d'ailleurs le spectateur dans son récit en utilisant bien souvent la connivence et la complicité plus que la pureté de l'art narratif classique. Ainsi son héros, réalisateur, passe la première moitié du film en faux départs pour l'aventure (que n'entendrait-on aujourd'hui sur un tel premier acte), et finit tout de même au bout de trois quart d'heures par arriver dans une ville inconnue. Veronica Lake lui pose la question "quelle ville est-ce ?", il réplique "je ne sais pas, probablement Hollywood".

 

Cela souligne évidemment le décors de studio où il se trouve – *wink wink* écrirait le critique paresseux de notre temps, regrettant bruyamment l'époque où l'on faisait des films populaires au premier degré. Dirait-il aussi que cette réplique coupe l'herbe sous le pied du montage muet qui la suivra quelques minutes plus tard, juste après que le héros se soit demandé "quelle force me ramène toujours à Hollywood" quand le personnage arrivera dans un lieu visiblement recréé avec soin par Sturges pour ressembler à un bidonville de la Grande Dépression ?

 

Et en effet, le film comporte quelques longues séquences d'hommage au muet dans un style à l'évidence choisi pour jouer sur la nostalgie des films d'avant 1926, dont une de pur slapstick, et celle-ci de pur pathos, façon mélodrame social. Le critique de 2016 n'aurait pas manqué d'accuser Sullivan's Travel d'être un film régressif, et Preston Sturges d'être "un petit malin" qui se contente de reprendre le travail de meilleurs réalisateurs que lui, en y ajoutant une dimension référencée et consciente d'elle-même…

 

Parce que sans cette attitude générale de complicité, Preston Sturges pourrait sembler nous attendrir sans recul sur la pauvreté présentée pendant ce long montage muet avec des violons, alors qu'à l'évidence, il nous défie de ne pas être touché par ce que nous y voyons, sans jamais cacher que c'est une séquence de cinéma qui en utilise les artifices. Impossible d'oublier dans cette scène qu'elle est le produit d'Hollywood, malgré et à cause du soin apporté aux détails, et pourtant, elle ne manque pas son objectif : montrer le moment où le héros croit atteindre le but qu'il s'est fixé : être dans la "vraie" vie.

 

En clair : la représentation des fléaux de notre monde (violence, pauvreté, arrogance des puissants…) n'est pas moins vraie, pas moins touchante, lorsqu'elle admet qu'elle est une représentation, y compris lorsqu'elle est ponctuée par un gag qu'on qualifierait aujourd'hui de "cynique", tant il est – et reste – culotté (les héros ouvrent une poubelle et s'enfuient - métaphoriquement terrifiés par la puanteur et la laideur de la misère réelle). C'est bien sûr un refus intègre de l'instrumentalisation par l'icônisation (visible dans le costume seyant de pauvre passé par le héros devant sa glace), mais pas du pouvoir de la fiction et du cinéma (pour aller encore un peu plus loin dans le méta, un reporter qui prend les pauvres en photo depuis le sommet d'un arbre est même présent dans le montage, histoire de rappeler la position ambigüe de ceux qui se repaissent du réel comme des vautours).

 

On ajoutera que ledit Sturges se moque aussi pas mal de son beau gosse de héros (et de son voyage parfaitement Campbellien – huit ans avant que Campbell écrive son livre), le ridiculisant par de la comédie parfois purement physique, y compris après des séquences quasi tragiques, romantiques ou dramatiques. Bref, ce film est l'antidote à l'idée selon laquelle la diversion méta, la connivence avec le spectateur, la nostalgie comme outil de séduction, et la dédramatisation immédiate par l'humour seraient des nouveautés du cinéma récent, choisis pour pallier à une implication réelle du spectateur, mais dont l'utilisation serait moralement ou artistiquement répréhensible. Le propos même du film est de montrer que ces outils ne sont incompatibles ni avec la profondeur artistique, ni avec le divertissement populaire, parce qu'il n'y aura jamais de séparation autre qu'arbitraire entre les deux.

 

Par ailleurs, vue l'influence considérable de ce film dans l'histoire du cinéma mondial, on peut se dire que la théorie selon laquelle ces mélanges de genre, et ces formes "nouvelles" de traitement (qui existent pourtant depuis fort longtemps en littérature qu'on pense à Swift et son autre voyage, celui de Gulliver) seraient la marque d'un art qui perd de vue ses racines et sa nature profonde peut être considérée comme un exemple indubitable de cécité intellectuelle et artistique. Par contre, on peut se demander de façon fructueuse ce que les succès récents de ses techniques dans des films populaires révèlent sur notre époque et ce que nous pouvons bien avoir de commun avec l'Amérique de 1941 qui a donné jour à ce film. A cette question et à bien d'autres, la première ainsi que la dernière scène du film vous donneront, si vous tendez l'oreille, une réponse bien plus sensée que toutes celles que vous pourrez lire ou entendre par ailleurs sur le sujet. Peut-être parce que Sturges comprend que sans sermon, sans jugement, la fiction à son meilleur peut révéler la vérité sans jamais prétendre la montrer.

Ce petit malin de Preston Sturges

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Published by Struggling Writer - dans Cinéma
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commentaires

Angeline 06/04/2017 13:42

j'aime me promener ici. un bel univers. venez visiter mon blog. merci

Angelilie 26/03/2017 18:35

beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une découverte et un enchantement.N'hésitez pas à venir visiter mon blog. au plaisir