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Articles Par Mois

25 juin 2007 1 25 /06 /juin /2007 08:43
"C'était un film bourré de cliché, vous dit-il… "On a vu cent fois cet histoire de flic qui essaye de venger son partenaire descendu deux jours avant la retraite". Ou bien "Il y en a marre des psychopathes qui massacrent des adolescent." Ou bien "Le méchant est un maffieux." Ou bien "Encore un amour impossible entre un homme et une femme." Ou bien "Pfff qui a envie de voir une poursuite en voiture ?"…

Donc voilà : votre interlocuteur a reconnu des ingrédients qu'il a déjà vu auparavant, il était mal luné ce jour-là, ou le film ne l'a pas intéressé, et il a décrété pour justifier sa position que le film était bourré de clichés. Mais vous, vous avez aimé le film, et ça vous agace. À juste titre. Le fait qu'un film soit original n'est pas incompatible avec le fait qu'il se situe dans une tradition narrative établie, possédant ses codes et ses passages obligés.

D'ailleurs, rien de tout ce qui est dit plus haut n'est à proprement parler un cliché. Le cliché est un terme péjoratif pour désigner dans une narration (je ne parlerai ici que du cliché narratif, non du cliché au sens de "préjugé") :
blofeld-cat.jpg• le traitement banal d'une situation conventionnelle (j'y reviendrai)
• un dialogue trop entendu - mais qui se voudrait surprenant ou original (comme cet échange que vous avez entendu dans des dizaines de films, séries et téléfilms, sans peut-être vous en apercevoir : "mais pourquoi tu ne me l'as pas dit ?" "- Parce que tu ne me l'as pas demandé"...)
• une résolution de situation trop prévisible et qui, de ce fait, produit l'effet inverse de celui qui était prêvu (la bombe avec un affichage rouge, arrètée quelques secondes avant l'explosion)
• une caractérisation de personnage qui rend celui-ci banal au lieu de le distinguer (le méchant raffiné qui caresse un chat sur les genoux).
etc.


Bref, le cliché, c'est une paresse de création. Et sa caractéristique principale, c'est qu'il transforme ce qui devrait être un élément fort de l'histoire en une faiblesse : ce n'est donc pas un choix narratif particulier qu'il faut blâmer quand on parle de clichés, mais la façon dont les éléments sont agencés. Si vous avez ressenti du soulagement lorsque la bombe s'est arrêtée sur 00:01, c'est que le cliché n'en était pas un (du moins si vous avez vu suffisamment de films dans votre vie pour en juger et que vous appliquez la suspension volontaire d'incrédulité sans pour autant perdre votre sens critique). Si le méchant avec un chat sur les genoux vous semble tout de même vraiment menaçant, c'est que le cliché a probablement été renouvelé (et donc n'est plus un cliché par définition). Si vous avez senti que l'auteur n'était pas dupe de la banalité de son dialogue, on pourra considérer le dialogue en question comme un "détournement", non comme un cliché.

Il est important de noter aussi qu'un cliché n'a pas toujours été un cliché. Il bien a fallu quelqu'un pour l'inventer un jour, et à ce moment-là, par définition, cet auteur n'est pas tombée dans un cliché –  il y a même une bonne chance qu'il ait fait preuve de génie... C'est une des raison pour lesquels il est important qu'un spectateur sache replacer une œuvre dans son contexte historique avant de juger de ses clichés éventuels.

Pour ceux qui n'arriveraient toujours pas à faire la différence entre cliché et convention, voici un exemple. Tout le monde a au moins vu un film où un héros seul se bat contre une organisation terroriste. Ce n'est en soit pas un cliché (parce qu'une infinité de variations restent possibles sur ce canevas et que le traitement peut être très original par ailleurs…) : c'est, au sens strict, une convention. En revanche, si le film se termine sur une scène du genre : "le héros et son ennemi se battent sur une hauteur et, alors que l'ennemi est vaincu, il fait une chute : gros plan sur son visage grimaçant tandis qu'il tombe, le héros sort un dernier bon mot pour marquer sa supériorité, puis le méchant s'empale sur un truc pointu", on assiste bien à une accumulation de clichés du film d'action des années 90... (Mais avant cela, ce n'était pas des clichés, parce que ces éléments n'avaient pas été utilisés avec autant de systématisme). Pris séparément (méchant empalé, chute, bon mot), chacun de ses éléments n'empèche d'ailleurs pas une scène finale d'être originale, mais l'accumulation, sans second degré, ne peut que faire sombrer la scène dans la banalité, alors qu'elle devrait être le climax du film.

En général, donc, éviter le cliché devrait être une préoccupation constante des scénaristes. Pour autant, ils doivent faire preuve de discernement et ne pas s'interdire de faire appel à des conventions. Si une situation conventionnelle est utile à une histoire autant l'utiliser, ce qui permet d'ailleurs de mettre sa patte personnelle sur une scène de genre. Par exemple, un scénariste pense avoir une histoire intéressante utilisant le thème très exploité de la vengeance. Doit-il éviter de commencer sur le massacre de la famille du héros comme c'est le cas dans des centaines de films, et ce, même si c'est le meilleur moyen de raconter l'histoire qu'il a en tête (et qui sur d'autres point lui semble originale) ? Ce qui importe ici sera donc de traiter la convention d'une façon nouvelle ou sensible, ce qui ne demande pas forcément d'être révolutionnaire. Et si vous voulez un bon exemple d'une scène de massacre qui accumule les clichés au point d'aboutir à l'effet inverse de ce qu'elle cherche à produire, regardez le Punisher avec Thomas Jane.

Si une convention est traité sans originalité, elle se transformera donc en cliché, raison pour laquelle on confond souvent les deux notions. En clair, le spectateur peut accepter une problématique déjà vue mille fois (la bombe avec affichage rouge) mais il attend, à juste titre, que son traitement ou sa résolution soit différent(e). Eviter le cliché, ça peut être l'inverser (empêcher le héros d'arrêter la bombe), trouver le moyen de redonner à cette scène conventionnelle le suspense qu'elle est censée avoir (en créant une situation et une bombe si réaliste dans son design que le spectateur est obligé d'y croire), ou lui donner un angle différent (le désamorcage de la bombe a lieu au second plan, tandis que la caméra s'attarde sur l'angoisse des spectateurs qui se demandent si le héros va y arriver), il est possible aussi de reconnaître franchement que c'est un cliché et de le faire savoir au spectateur par l'intermédiaire d'un personnage (comme dans Scream).

Pour le spectateur, la convention permet d'entrer plus rapidement dans l'histoire, d'être sur un terrain en apparence familier, bref d'en savoir suffisemment sur le type d'œuvre auquel il a affaire pour accepter de prendre le risque d'essayer de la voir (et ici, l'intérêt du spectateur rencontre l'intérêt du financier qui croit - à tort - pouvoir évaluer plus facilement l'intérêt économique de l'œuvre produite).

L'intérêt principal des conventions pour le créateur, c'est qu'il peut s'amuser avec elles tout en les respectant (je parle ici du créateur ambitieux – pour le paresseux, l'avantage est évident et le cliché en sera la sanction). Nietsche disait à ce propos que "l'art, c'est danser avec des chaînes". Les conventions donnent les chaînes nécessaires au narrateur pour lui permettre d'être original tout en tenant compte des envies du public, donc de "danser". Mieux vaut se reposer sur des éléments narratifs déjà connus du spectateur, quitte à les renouveler, que de vouloir créer à partir de rien et, à force, finir par devoir réinventer l'eau chaude.

Hitchcoch, grand ennemi des clichés, n'a jamais cherché de façon consciente à s'affranchir les conventions. Dans La Mort au Trousse par exemple, il utilise pour une scène célèbre un dispositif conventionnel (le héros va en toute confiance à un rendez-vous et survit à une attaque surprise) presque comme s'il voulait démontrer sa capacité à éviter le cliché (il l'a d'ailleurs expliqué à peu près en ces termes dans ses entretiens avec Truffaut). Au lieu de représenter la séquence d'une façon banale pour le spectateur (le héros fume sa cigarette de nuit sur le pavé mouillé, une voiture passe et un tir de mitraillette retentit – juste le temps que notre héros se jette à terre), il inverse le cliché en nous montrant son héros attendre en plein soleil dans un lieu désert à mille lieu de toute habitation, avant d'être poursuivi… par un avion sulfateur (et ça, ça ne s'oublie pas)... La scène a exactement la même fonction narrative que le cliché, mais elle prend le spectateur à contrepied. Si on y réfléchit bien, cependant, c'est une scène construite de façon conventionnelle qui ne cherche même pas à être vraisemblable. Seul le traitement scénaristique et la mise en scène la rendent originale.

Mais lorsque les conventions deviennent si rigides qu'elles étouffent toute innovation, l'art devient académique, pesant et perd tout intérêt : le cliché règne alors en maître. C'est pourquoi il est nécessaire que, de temps en temps, les conventions soient bousculées dans un genre donné : cela permet le renouvellement du genre. Assez rapidement, cela aboutit toujours plus ou moins à la création de nouvelles conventions – qui peuvent même coexister avec les anciennes.

Quelques naïfs, malgré le fait que l'avant-gardisme est devenu elle-même une démarche conventionnelle et académique aboutissant paradoxalement à des clichés, croient encore que le génie créateur est celui qui remet en cause les conventions. L'histoire de l'art suffit à contredire une telle assertion. Shakespeare, Michel-Ange, ou Mozart sont apparus dans des cadres déjà conventionnels et les ont à peu près respectés. Redéfinir les conventions est avant tout une nécessité chronique. Lorsqu'une accumulation de règles – tacites ou non – finissent par mener un mode d'expression dans une l'impasse, à force d'uniformité et de répétition,  une redéfinition des conventions par un individu ne sera pas tant un jaillissement créatif génial et dominateur que le révélateur talentueux d'une prise de conscience collective et partagée.

Quant au terme de "cliché", il serait utile que les spectateur - et les critiques - apprennent à l'utiliser à bon escient, sous peine d'en épuiser le sens. Le cliché, lorsqu'il est isolé, n'est ni le signe d'une impasse artistique, ni un défaut suffisant pour ternir une narration autrement originale. C'est, à la limite, une paresse et une faute de goût. Mais que celui qui n'a jamais employé les expressions "cerise sur le gâteau" ou "film-culte" jette la première poutre (vous savez, celle qu'il a dans l'œil).

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Published by Struggling Writer - dans Fictions en général
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commentaires

sarrio 27/07/2007 19:25

Très bonne réflexion sur le sujet. j'ai appris plein de trucs
Cela m’a renvoyé deux mois en arrière lorsque nous disions de concert (Deny Corel, Antoine de Froberville et moi même) aux producteur exécutifs de Lionsgate, à propos du script du Punisher 2, que le méchant qui meurt balancé d’un immeuble en s’empalant cela ne se faisant plus en ce début du 3emme millénaire lol. Un script qui pourtant avait été écrit par deux scénaristes renommés oeuvrant sur Prison Break et The Shield.
En y réfléchissant, j’utilise souvent le terme « archétypal » plutôt que celui de « convention ». Ai-je tort docteur ? lol

david sarrio

Struggling Writer 29/07/2007 10:05

Rhhhhho l'autre ! Comment il spoile le prochain Punisher ! ;-)Bon heureusement, au dernières nouvelles il vont changer de scénario et c'est Ray Stevenson (Titus Pullo dans Rome) qui jouera le rôle...En y réfléchissant, j’utilise souvent le terme « archétypal » plutôt que celui de « convention ». Ai-je tort docteur ? lol davidPas tout à fait, mais archétypal c'est censé être plus général qu'une convention. Certains diraient que les convention se modifient au gré des époques et des modes mais que les archétypes restent immuables...

delphes Desvoivres 25/06/2007 12:56

Merci pour l'éclaircie entre cliché et convention. Moi qui travaille sur les icônes populaires et m'intéresse aux icônes religieuses, je suis sensible à la question. Certaines personnes me reprochent de faire des images trop scolaires, trop attendues, trop clichées. J'essaie de leur expliquer que mon intérêt est d'utiliser un registre iconographique connu pour apuyer mon propos, d'avoir recours donc à une convention. Il faut croire que je ne bouscule pas encore assez le genre... merci d'avoir mis mon site en lien et bravo pour ce blog très pro !