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Articles Par Mois

9 août 2007 4 09 /08 /août /2007 17:08
Philippe dans son commentaire sur Rome, Malheur à celui qui n'a pas compris dans ce blog me dit :

"(...)je doute que la fiction télévisuelle ait les moyens narratifs et techniques non seulement d'être à la hauteur de la puissance dramatique de ce que nous savons ou croyons de l'Histoire, mais bien plus encore de la dépasser, ce qui me semble avoir été sous-entendu puisque la corruption de l'Histoire serait supposée permettre d'intensifier le récit(...)"

Je comptais d'abord répondre dans le commentaire lui-même, mais en l'écrivant j'ai estimé que cet aspect méritait un plus ample développement et rentrait de plein droit dans la ligne que je me suis fixé sur ce blog. Je pense avoir ça et là un peu débordé du cadre dont parle Philippe et plus qu'une réponse, il s'agit ici de réflexions sur le sujet jetées sur le papier (enfin sur le Web) à travers lesquelles je tente de préciser ma vision de la fiction historique. C'est en tout cas loin d'être une théorie complète.

C'est en effet une question essentielle, et c'est peut-être le point le plus important à aborder lorsqu'on examine une fiction historique. Celle-ci peut-elle être plus intense que la réalité historique elle-même ? Evidemment, lorsqu'on songe à l'Histoire, le drame (c'est à dire l'action) ne manque pas. Difficile de croire que notre imagination puisse être en compétition avec le foisonnement qu'elle propose, les tragédies et les anecdotes. L'Histoire fait réfléchir, rire et trop souvent pleurer, même si son but premier ne saurait être de créer des émotions. Ces émotions sont une simple réaction naturelle d'empathie, qui peut bien entendu être facilitée par le talent d'un historien à présenter les faits, ou d'un témoin de l'époque à les relater. On peut tirer des leçons de l'Histoire, mais encore une fois, j'ai bien l'impresson que nombreux sont les historiens qui veulent mettre en garde contre la tentation de ne voir l'Histoire que comme une leçon politique ou humaine à destination des générations futures...

Je n'apprend rien à personne en disant que le travail de l'historien nous permet – idéalement – de définir certains faits du passé comme étant des quasi certitudes, d'autres comme étant de fortes présomptions, d'autres comme de simples thèses permettant d'expliquer certaines obscurité ; bref de percevoir au plus près des possibilités de notre présent les faits passés, grâce à des méthodes et un travail d'investigation le plus rigoureux possible. Pour être un peu lyrique (désolé on ne se refait pas) : l'Histoire ne réssucite certes pas les morts, mais elle vise à écouter ce qu'ils ont à dire. (A la différence de la Mémoire qui n'est pas une écoute, mais se conçoit comme un devoir de préserver le passé et le souvenir des morts tel qu'on le connaît déjà.) Peut-être que de nombreux historiens trouveraient à redire à ce qui précède, et j'accepterai humblement toute critique ou correction (sans oublier bien sûr de réagir à celle-ci si je ne suis pas d'accord)...

Bien sûr, comme tout idéal, la pratique se met souvent en travers du chemin (l'enseignement de l'Histoire en France a continué par exemple de transmettre la thèse de Philippe Ariès sur l'enfant au moyen-âge alors même que celle ci avait été réfutée à maintes reprises et que son auteur l'avait lui-même reniée en grande partie). Mais je parle ici de ce qui me semble le plus important dans la démarche historique : la rigueur et l'investigation du passé. L'Histoire ne me semble jamais plus efficace que lorsqu'elle est le fruit d'une méthode, et lorsqu'elle est au plus près des sources. Maintenant la pédagogie historique peut privilégier - à juste titre - l'Histoire-récit, mais c'est un mode de transmission qui ne vaut que lorsque des méthodes rigoureuses ont été appliquées en amont et qui ne peut  à mon avis se permettre d'inventer là où les sources nous font défaut à moins de tomber, justement, dans la fiction historique.

D'autre part, ce serait une erreur de croire que la fiction ait pour but unique la simple intensité émotionnelle dramatique. En fait, des évènements déjà intenses en eux même, dont on peut percevoir la puissance à travers un récit objectif, ne sont pas moins digne d'être représentés ou même fictionnalisés, c'est à dire inscrit dans un récit fictionnel pour y jouer un rôle majeur ou mineur. Cette représentation fictionnelle obéit à but différent de la recherche et de la tranmission de faits historique.

C'est peut-être d'abord un besoin de notre imagination que d'habiter les différents espaces
(géographiques, historiques, légendaires,  quotidiens…) offerts à notre esprit. Certes l'historien nous relatera ou disséquera les conséquences et les causes de la guerre de cent ans, sans oublier les faits politiques et batailles importantes, se basant sur les indices, les trouvailles archéologiques, les textes d'époques etc. Mais bien des esprits à ces évocations auront le désir d'en faire une représentation. Or une représentation n'est pas moins représentation si elle n'est pas fidèle (par exemple, la tapisserie de Bayeux est stylisée, et elle est précieuse autant pour l'Historien que pour l'esthète car elle représente des faits qui lui étaient à peu près contemporains d'une manière artistique ; à elle seule la tapisserie de Bayeux ne peut cependant suffire comme source historique, pas plus que le film Le Jour le Plus Long ne pourra être une source unique et valable pour l'historien du futur sur le débarquement... En revanche ils se suffisent à eux-mêmes en tant qu'œuvres d'art.)

Les représentations peuvent ainsi mythifier un personnage historique (Braveheart est un très bon exemple d'un film historique qui cherche plus à proposer un mythe que le résultat de recherches historiques). Mythifier n'est pas forcément un processus hagiographique, je conçois cela plus comme une mise en valeur de l'universalité d'un personnage ou d'une situation ; ce n'est pas un mensonge, mais bien une des caractéristiques les plus nobles et les plus anciennes de la fiction. Elle peut aussi le démystifier, c'est à dire s'attaquer à la figure mythique traditionnelle – pour le remplacer souvent d'ailleurs par un autre mythe (ainsi Little Big Man d'Arthur Penn nous présente Custer comme un dément presque idiot qu'il n'était probablement pas, mais c'est dans le but de faire tomber le mythe de son piédestal, suivant ainsi les historiens américains de l'époques qui révisaient l'histoire des guerres indiennes). Le but des mythes est de nous présenter des vérités humaines fondamentales. Leur vérités ne sont pas historiques, bien sûr, mais correspondent à ce que Neil Gaïman définit dans cette jolie phrase:
"There is room for things to mean more than they literally mean." Traduction approximative : "il y a de la place pour que les choses signifient plus que ce qu'elle signifient littéralement."

Si apprécier les mythes n'est pas incompatible avec une démarche historique, parce que la réalité et l'imaginaire peuvent coexister harmonieusement chez un individu tant qu'il sait ce qui est du domaine de l'un et de l'autre, le mythe apparaît souvent comme une insulte à la Mémoire. En effet, ce sont souvent les partisans de cette dernières qui attaquent le plus farouchement la fiction. "Comment donc ose-t-on parler de la vérité, cette vérité absolue puisqu'on me l'a transmise, à travers un mensonge ?" Peut-être parce que, justement, le travail de guérison et de deuil passe par la création de mythe. Vouloir conserver intacte la Mémoire est futile, parce que la vérité n'est jamais figée, du fait même que toute vérité est une perception du réel. Même si le réel ne change pas, sa perception est obligée de changer selon les circonstances. La Mémoire a donc sa propre façon de tricher avec la vérité. Concentrons non plutôt sur la recherche de la vérité sans autre but que d'écouter ce qu'elle a à nous dire et d'en tirer individuellement un enseignement. Et ne perdons jamais notre empathie, notre humour, notre indignation, notre sens du dérisoire et de la grandeur, toutes caractéristiques que les fictions savent entretenir, y compris et surtout face aux atrocités.


Toute fiction historique propose même si elle est inspirée par des faits réels, et en symbiose avec cette inspiration, une création à part entière et indépendante de l'Histoire, issue des désirs propres à son auteur, selon un processus qui détermine sa cohérence. Ainsi lorsque dans une fiction, un fait historique est adapté (et non corrompu, ce qui sous-entendrait que la fiction ait pour vocation d'être fidèle), ce n'est pas forcément à des fins de dramatisation par rapport à ce fait historique (qui peut être dramatique en lui-même) mais à fin d'harmonisation avec le reste du propos délivré par cette fiction. Ainsi lorsque Shakespeare fait crier à Richard III "My kingdom for a horse", peu importe que le vrai Richard III l'ait prononcée ou non. L'absurdité de toute ambition humaine y est exprimée, qui rend universelle le propos de la pièce (propos qui va bien au delà d'une simple biographie d'un roi passé, mais traite au final de passions humaines essentielles...)

L'Histoire peut bien sûr nous livrer de belles réparties, mais pour être perçue avec la profondeur humaine nécessaire, il faut le travail d'un artiste. Pour qu'elles soient plus qu'une anecdote, il faut les inscrire dans un contexte humain auquel le spectateur moderne puisse se relier, faire l'effort d'une caractérisation, bref d'une dramatisation (c'est à dire au sens originel d'une création, d'une stylisation narrative). Bref, même les réparties historiquement exacte peuvent devenir de la fiction sous l'influence d'un créateur...

Pour répondre à la question de départ, si l'Histoire est "dramatique" et parfois intense, il ne faut peut-être pas y chercher un sens. Ce serait peut-être même une grave erreur, du point de vue de la démarche historique, que de justifier un massacre ou une erreur politique, par la leçon qu'on en tire et de lui projeter un sens moderne que ces évènements n'avaient pas. Cependant, dès lors que c'est accompli par le biais de la fiction, cela devient acceptable, car cela devient un travail d'imagination à destination de ses contemporains. C'est donc inscrit dans sa fonction même que d'inventer du sens là où il n'y en a pas. D
ès lors, il importe de pouvoir différencier ce qui est fiction et ce qui est Histoire. Et surtout de ne mépriser ni l'un ni l'autre, qui sont tous deux nécessaires à notre esprit, tout en appliquant notre sens critique d'une façon qui corresponde à l'objet examiné.
 

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Published by Struggling Writer - dans Fictions en général
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