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Articles Par Mois

9 avril 2008 3 09 /04 /avril /2008 12:00
Cet article vient compléter celui de la semaine dernière sur la gestation.

Ne pas agir, ce n'est pas forcément être passif. Le non-agir est une notion importante dans la philosophie asiatique, en particulier chez Lao-Tse. Le non-agir y est en fait une attitude de sérénité qui permet l'observation. Cette attitude n'est ni du fatalisme ni de l'inaction. Agir à tout prix revient souvent à s'agiter sans résultat. Alors que se concentrer pour attendre d'agir de la façon la plus économe, et seulement si agir s'avère nécessaire, est sage, non seulement parce que c'est efficace, mais aussi parce que celui qui se comporte ainsi ne se disperse pas et préserve son énergie, pour l'utiliser seulement là où elle sera efficace.

Une grande partie de la réflexion stratégique repose sur cette question essentielle. Par exemple, est-il plus sage d'engager une armée assiégée, fanatiquement prête à mourir jusqu'au dernier, ou bien d'attendre sans bouger jusqu'à ce que l'armée soit convaincue que si elle ne fait rien, tous mourront de faim, puis un jour laisser une brèche volontaire dans l'encerclement de la cité ? C'est ce que fit Alexandre en une telle occasion. L'armée ennemie profitant de cette brèche, se fit ravitailler à plusieurs reprise, et finit par envisager la fuite. Bientôt, l'armée quitta le fort à la faveur de l'obscurité et s'enfuit à toute jambe. Leur seul but étant de laisser l'armée d'Alexandre loin derrière eux, ils abandonnèrent même derrière eux leurs armes pour aller plus vite. Ils ne se doutaient pas qu'Alexandre avait prévu tout cela depuis le début, et qu'il leur avait préparé une embuscade sur la route, au moment où ils étaient devenus le plus vulnérable. Le fait de n'avoir pas agi dans un premier temps a permis à Alexandre une victoire plus économe en vie humaines qu'un assaut direct. Un autre exemple de non agir est celui de l'utilisation des intempéries par les stratèges Russes (et le Général Koutoussof-Smolenskoi, en particulier) lors de l'invasion Napoléonienne, où l'hiver fut plus efficace que l'aurait été n'importe quelle armée.

Les expériences modernes sur le fonctionnement du cerveau montrent que certains problèmes difficiles à résoudre, seront résolus plus facilement s'ils sont présentés au sujet en deux fois, même si entre temps, le sujet n'a pas eu le loisir de réfléchir consciemment au problème. Il semble que l'inconscient (ou notre "esprit intuitif") soit capable de traiter certaines questions complexes avec plus d'efficacité que l'esprit conscient ou déductif. Forcer la raison a résoudre certains problèmes (en particulier créatifs, dans les domaines des sciences, du droit et de l'art) est souvent moins efficace que poser le problème et laisser la réponse venir. C'est probablement la raison pour laquelle tant d'esprits créatifs disent que leur découverte est venue à eux d'un coup, sous la forme d'une intuition.

Vouloir absolument agir revient souvent à trouver le moyen contrôler plus qu'à chercher la meilleure solution à son problème (qui peut parfois être résolu par l'acception de la perte de contrôle). Lorsque Descartes déclara "Je pense donc je suis", il laissa aussi supposer qu'il n'y avait pas d'être en dehors de la pensée consciente et que le travail de la pensée devait forcément être un travail sur la pensée consciente et donc sur le langage. Les recherches récentes sur le cerveau donnent tort à cette conception issue de la renaissance, de même qu'elles modèrent la vision freudienne d'un inconscient qui ne serait habité que par les émotions réprimées et les pulsions. Il y a bel et bien une intelligence inconsciente. Comme le dit Guy Claxton : "Nous avons besoin à présent d'une nouvelle conception de l'inconscient - une conception qui lui rende son intelligence, et qui y réhabilite le sens de nous-même – si nous voulons retrouver les voies de la connaissance avec lesquelles il est associé. La mise en valeur de voies de la connaissance associées avec la conscience, le contrôle et l'articulation a permis l'extraordinaire explosion de la pensée scientifique et des réussites technologiques des deux derniers siècles ; mais nous en avons payé le coût en nous déconnectant d'autres facultés de l'esprit que nous ne pouvons nous permettre d'ignorer."

Pour en revenir à la narration, la sémiologie qui postule que toute transmission est un langage et que toute analyse peut se fonder sur la seule rationalité commet cette erreur fatale : celle d'abandonner, là où elle est le plus nécessaire, les voies complexes de la pensée intuitive pour la remplacer par des voies simplistes et compliquées (ce n'est pas incompatible) de la pensée rationnelle. C'est une erreur que d'étudier uniquement le langage lorsque l'on parle de narration. Ce qui est exprimé dans une histoire est au delà des mots (je cite à nouveau Neil Gaiman lorsqu'il dit "les choses veulent dire plus que ce qu'elles disent littéralement"). Ce qui compte, c'est – au delà des mots – le mouvement d'une histoire, sa résolution, qui en fait une création proche de la musique (qui elle non plus ne parvient pas à s'affranchir du principe "exposition, développement et résolution", sinon pour mettre en valeur la nécessité ou l'absence de ces principes, car elle cesse alors d'exprimer par elle-même pour devenir un simple objet de comparaison.). Il y a, dans la narration, une construction plus proche des mouvements émotionnels que des pensées conscientes, exprimées par le seul langage. Réduire la construction d'une histoire à une forme élaborée de message plus ou moins crypté par le seul langage, ce serait comme baser l'analyser d'une sculpture sur l'analyse seul de son matériau en oubliant sa forme, ce qu'elle évoque. C'est donc oublier que le langage n'est, dans une histoire, qu'une matière, non un outil et certainement pas un but en lui-même. La sécheresse et la stérilité  de l'analyse littéraire universitaire vient de là : une croyance aveugle dans l'idée fausse que la rationalité est la seule forme d'intelligence qui permette de venir à bout des problèmes complexes. Développer le sens littéraire, c'est donc apprendre avant tout à faire confiance à ses intuitions et à assumer sa subjectivité.

Si j'insiste sur le fait que, pour tout travail créatif (y compris l'analyse d'un texte littéraire), la période de gestation est essentielle, j'ajoute qu'il faut aussi éviter de croire que le travail inconscient peut avoir une valeur à lui seul sans le support de la rationalité : l'intuition ne naît pas dans un environnement stérile.

De même que la non-action est fertilisée par les moments d'action qui l'encadrent, l'intuition est fertilisée par le travail conscient et rationnel, par l'expérience, par la connaissance théorique des principes qui régissent son art.

Comme le dit Lao Tse "On pétrit l'argile pour créer le vase, mais si l'intérieur du vase n'était pas faite de vide, quel bénéfice en tirerait-on ?"

Et sans l'argile, il n'y aurait pas de vase du tout.

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Published by Struggling Writer - dans Fictions en général
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commentaires

lalith 23/05/2009 00:29

AAAAAAAh, je respire ! Je décomplexe... Quoique, "non-agir" dix ans, c'est peut-être un peu beaucoup, non ?

Struggling Writer 23/05/2009 19:43


Pas si ces dix ans vous ont donné la clarté d'esprit pour être capable d'accomplir en un seul geste, ce qui auparavant vous aurait demandé une vie entière.


Debray 19/07/2008 09:29

je ne trouve pas l'article sur la gestation de la semaine d'avant

Struggling Writer 22/07/2008 13:49


Il faut suivre le lien dans l'article. Ou bien aller dans le sommaire : c'est l'article intitulé "Ce que vous n'apprendrez pas dans les manuels de scénario".


Debray 19/07/2008 09:26

Salut Moka, je viens de lire ton article sur le non-agir qui est totalement brillant. J'ai beaucoup réfléchi à ça, notamment en écriture bien sûr et ces lacunes dans cette tout-puissance de l'absolue (et exclusive) pensée rationnelle (Descartes). Et cela m'intéresse vraiment cette recherche sur une nouvelle définition de l'inconscient. J'ai aussi lu pas mal de littérature orientale (dont Krisnamurti que j'ai conseillé à Delphes hier) dont taoiste et c'est très fort. Tu l'as bien retranscrit. Il y a aussi un livre qui s'appelle Savoir attendre (François Roustang). Qui porte bien son nom. Mais toi tu arrives à faire une synthèse de ce non-agir qui n'est pas passivité (oh lalala je me suis bien pris la tête sur ça !) C'est subtil et bien à expérimenter soi ce que j'ai fait avec la méditation. Où on vit ce qui se passe après... Et la méditation modifie sans doute la structure du cerveau...  Bref merci car c'est passionnant et nourrissant. Cela me ferait très plaisir que tu lises mon article sur Bons baisers de BRuges sur mon blog. car je sais que tu as aimé et j'étais tellement estomaquée devant les gens qui trouvaient ce film "rien". Le scénario est... superbe pour moi en tout cas. A bientôt, je t'embrasse Marie 

Struggling Writer 22/07/2008 13:48


Merci pour ce commentaires et les références. C'est une bonne chose que tu mentionnes la méditation, parce qu'effectivement, je n'en ai pas du tout parlé alors que c'est une aide importante à la
créativité.

Sinon j'ai répondu sur ton blog, concernant "In Bruges" :

http://mariedebray.over-blog.com/article-21130250-6.html#anchorComment