Cet article vient compléter celui de la semaine dernière sur la gestation.
Ne pas agir, ce n'est pas forcément être passif. Le non-agir est une notion importante dans la philosophie asiatique, en particulier chez Lao-Tse. Le non-agir y est en fait une attitude de
sérénité qui permet l'observation. Cette attitude n'est ni du fatalisme ni de l'inaction. Agir à tout prix revient souvent à s'agiter sans résultat. Alors que se concentrer pour attendre d'agir
de la façon la plus économe, et seulement si agir s'avère nécessaire, est sage, non seulement parce que c'est efficace, mais aussi parce que celui qui se comporte ainsi ne se disperse pas et
préserve son énergie, pour l'utiliser seulement là où elle sera efficace.
Une grande partie de la réflexion stratégique repose sur cette question essentielle. Par exemple, est-il plus sage d'engager une armée assiégée, fanatiquement prête à mourir jusqu'au dernier, ou
bien d'attendre sans bouger jusqu'à ce que l'armée soit convaincue que si elle ne fait rien, tous mourront de faim, puis un jour laisser une brèche volontaire dans l'encerclement de la cité ?
C'est ce que fit Alexandre en une telle occasion. L'armée ennemie profitant de cette brèche, se fit ravitailler à plusieurs reprise, et finit par envisager la fuite. Bientôt, l'armée quitta le
fort à la faveur de l'obscurité et s'enfuit à toute jambe. Leur seul but étant de laisser l'armée d'Alexandre loin derrière eux, ils abandonnèrent même derrière eux leurs armes pour aller plus
vite. Ils ne se doutaient pas qu'Alexandre avait prévu tout cela depuis le début, et qu'il leur avait préparé une embuscade sur la route, au moment où ils étaient devenus le plus vulnérable. Le
fait de n'avoir pas agi dans un premier temps a permis à Alexandre une victoire plus économe en vie humaines qu'un assaut direct. Un autre exemple de non agir est celui de l'utilisation des
intempéries par les stratèges Russes (et le Général Koutoussof-Smolenskoi, en particulier) lors de l'invasion Napoléonienne, où l'hiver fut plus efficace que l'aurait été n'importe quelle
armée.
Les expériences modernes sur le fonctionnement du cerveau montrent que certains problèmes difficiles à résoudre, seront résolus plus facilement s'ils sont présentés au sujet en deux fois, même si
entre temps, le sujet n'a pas eu le loisir de réfléchir consciemment au problème. Il semble que l'inconscient (ou notre "esprit intuitif") soit capable de traiter certaines questions complexes
avec plus d'efficacité que l'esprit conscient ou déductif. Forcer la raison a résoudre certains problèmes (en particulier créatifs, dans les domaines des sciences, du droit et de l'art) est
souvent moins efficace que poser le problème et laisser la réponse venir. C'est probablement la raison pour laquelle tant d'esprits créatifs disent que leur découverte est venue à eux d'un coup,
sous la forme d'une intuition.
Vouloir absolument agir revient souvent à trouver le moyen contrôler plus qu'à chercher la meilleure solution à son problème (qui peut parfois être résolu par l'acception de la perte de
contrôle). Lorsque Descartes déclara "Je pense donc je suis", il laissa aussi supposer qu'il n'y avait pas d'être en dehors de la pensée consciente et que le travail de la pensée devait forcément
être un travail sur la pensée consciente et donc sur le langage. Les recherches récentes sur le cerveau donnent tort à cette conception issue de la renaissance, de même qu'elles modèrent la
vision freudienne d'un inconscient qui ne serait habité que par les émotions réprimées et les pulsions. Il y a bel et bien une intelligence inconsciente. Comme le dit Guy Claxton : "Nous avons
besoin à présent d'une nouvelle conception de l'inconscient - une conception qui lui rende son intelligence, et qui y réhabilite le sens de nous-même – si nous voulons retrouver les voies de la
connaissance avec lesquelles il est associé. La mise en valeur de voies de la connaissance associées avec la conscience, le contrôle et l'articulation a permis l'extraordinaire explosion de la
pensée scientifique et des réussites technologiques des deux derniers siècles ; mais nous en avons payé le coût en nous déconnectant d'autres facultés de l'esprit que nous ne pouvons nous
permettre d'ignorer."
Pour en revenir à la narration, la sémiologie qui postule que toute transmission est un langage et que toute analyse peut se fonder sur la seule rationalité commet cette erreur fatale : celle
d'abandonner, là où elle est le plus nécessaire, les voies complexes de la pensée intuitive pour la remplacer par des voies simplistes et compliquées (ce n'est pas incompatible) de la pensée
rationnelle. C'est une erreur que d'étudier uniquement le langage lorsque l'on parle de narration. Ce qui est exprimé dans une histoire est au delà des mots (je cite à nouveau Neil Gaiman
lorsqu'il dit "les choses veulent dire plus que ce qu'elles disent littéralement"). Ce qui compte, c'est – au delà des mots – le mouvement d'une histoire, sa résolution, qui en fait une création
proche de la musique (qui elle non plus ne parvient pas à s'affranchir du principe "exposition, développement et résolution", sinon pour mettre en valeur la nécessité ou l'absence de ces
principes, car elle cesse alors d'exprimer par elle-même pour devenir un simple objet de comparaison.). Il y a, dans la narration, une construction plus proche des mouvements émotionnels que des
pensées conscientes, exprimées par le seul langage. Réduire la construction d'une histoire à une forme élaborée de message plus ou moins crypté par le seul langage, ce serait comme baser
l'analyser d'une sculpture sur l'analyse seul de son matériau en oubliant sa forme, ce qu'elle évoque. C'est donc oublier que le langage n'est, dans une histoire, qu'une matière, non un outil et
certainement pas un but en lui-même. La sécheresse et la stérilité de l'analyse littéraire universitaire vient de là : une croyance aveugle dans l'idée fausse que la rationalité est la
seule forme d'intelligence qui permette de venir à bout des problèmes complexes. Développer le sens littéraire, c'est donc apprendre avant tout à faire confiance à ses intuitions et à assumer sa
subjectivité.
Si j'insiste sur le fait que, pour tout travail créatif (y compris l'analyse d'un texte littéraire), la période de gestation est essentielle, j'ajoute qu'il faut aussi éviter de croire que le
travail inconscient peut avoir une valeur à lui seul sans le support de la rationalité : l'intuition ne naît pas dans un environnement stérile.
De même que la non-action est fertilisée par les moments d'action qui l'encadrent, l'intuition est fertilisée par le travail conscient et rationnel, par l'expérience, par la connaissance
théorique des principes qui régissent son art.
Comme le dit Lao Tse "On pétrit l'argile pour créer le vase, mais si l'intérieur du vase n'était pas faite de vide, quel bénéfice en tirerait-on ?"
Et sans l'argile, il n'y aurait pas de vase du tout.

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