Vous voulez écrire un scénario. Vous avez une vague idée d'histoire, et vous avez lu tous les livres possibles et imaginables sur la
dramaturgie : Story de Robert McKee, La Dramaturgie, d'Yves Lavandier, Save the Cat de Blake Snyder, How to Write a Movie in 21 Days de Vic King, The Moral
Premise de Stanley D. Williams, The Writer's Journey de Christopher Vogler, les excellents ouvrages de Syd Field etc. Vous avez fait vos recherches, vous utilisez tous les trucs des
manuels : où placer votre incident déclencheur, comment créer votre protagoniste, comment construire votre histoire selon un plan rigoureux en trois parties et quel thème central vous allez
mettre en valeur…
Enfin, le moment arrive de rédiger votre première scène.
Et là, toutes les belles théories ne tiennent plus.
Votre belle construction vous semble soudain aride. Vos personnages manquent de vie. Vous ne savez pas où commencer. Bref, malgré votre motivation et votre travail préliminaire, vous ne semblez
plus ressentir l'envie de raconter l'histoire que vous avez amoureusement construite. On appelle cela l'angoisse de la page blanche. Vous vous dites qu'il faut vous prendre en main surmonter cela
et, sans enthousiasme, vous vous lancez dans l'écriture scolaire de votre première scène. Tant pis pour l'envie, vous pensez en savoir assez pour vous reposer uniquement sur votre technique. Vous
vous dites "Bien… allons-y ! Déterminons quel est le conflit, faisons de l'exposition sans en avoir l'air, utilisons tous les trucs possibles et imaginable. Soyons scolaires, soyons malins, et
tant pis pour l'inspiration."
Ça y est, vous êtes lancé ! Et joie ! votre scénario avance… certes péniblement, certes d'une façon purement intellectuelle, mais c'est mieux que rien, non ? "Il sera toujours possible de lui
insuffler un peu plus de vie à la réécriture." pensez-vous.
Vous arrivez au début du deuxième acte, et là, vous vous rendez compte que vous n'y arrivez plus. Vous relisez ce que vous avez écrit et vous êtes désespéré. C'est nul. C'est froid. C'est sans
vie. Et ça ne raconte pas du tout ce que vous vouliez que ça raconte. Certes, si vous avez un tant soit peu de technique de rédaction et de construction, c'est vendable, c'est peut-être même
intéressant. Mais ce n'est pas à la hauteur de ce que vous espériez. Ça manque tout à fait d'originalité. "Bon, peu importe… Après tout, on verra bien par la suite."
Mais le deuxième acte vous résiste encore. Vous travaillez de plus en plus. Vous angoissez. Vous tournez en rond. Vous relisez les livres de vos maîtres à penser et plus rien ne semble avoir de
sens. Vous ne voyez même pas comment appliquer cela à la situation que vous avez créé. Désespéré, vous commencez à regarder les petites annonces pour savoir si vous pouvez encore changer de
métier.
Puis, miracle, ça se débloque. Vous trouvez une solution, ou bien vous décidez de continuer en vous basant encore une fois sur la théorie. Bien. Il faut une histoire secondaire. Introduisons un
nouveau personnage. Créons un conflit. Et surtout avançons, avançons, avançons.
Ta-dam ! Ça y est ! Le scénario (enfin sa première version) est terminé. Un bel effort. Bravo, vous êtes content, vous y êtes arrivé, c'est un miracle, encore une fois vous avez eu raison de la
divine inspiration !
Et pourtant, vous n'êtes pas satisfait. Au fond de vous vous savez que vous auriez pu faire mieux. Mais bon, pas grave… Tous les théoriciens le disent, ce qui importe : c'est la réécriture. Vous
vous lancez immédiatement dans la réécriture, vous faites lire à quelques personnes de confiance, vous tenez compte de leurs remarques. Et hop ! vous retravaillez. Le nez sur le guidon, vous
réécrivez vos scènes, vous réagencez, vous diagnostiquez, sans jamais faire de pause jusqu'à ce que vous ayez une deuxième version. Puis, vous sortez votre scénario sur papier et vous le
relisez.
Et là, vous vous apercevez que les problèmes que vous avez reglé en ont créé d'autres. Donc vous recommencez. Vous réécrivez. Vous cherchez de nouveaux angles. Vous créez de nouveaux personnages.
De nouvelles situations. Et plus vous réécrivez, moins votre scénario ressemble à quelque chose. Mais vous insistez. Vous êtes décidé à aller au bout (bravo ! à ce stade beaucoup auraient
abandonné). Au final vous rédigez vingt-trois versions, ce qui vous prend quatre ans de votre vie et vous ne pouvez vous départir du sentiment que la vingt-troisième n'est pas meilleure que la
première. Convaincu que votre talent n'est pas à la hauteur de vos attentes, vous décidez alors de vous retirer dans un monastère trappiste ou de vous lancer dans une carrière de rédacteur de
manuels d'instruction d'appareils électroniques.
Que s'est-il passé ?
Est-ce que votre problème vient du fait que vous n'êtes pas un authentique scénariste ? Avez-vous manqué d'inspiration ? Est-ce que vous n'avez pas travaillé assez ? Est-ce que vous êtes trop dur
envers vous-même ?
En fait, rien de tout cela, et c'est même le contraire. Vous avez juste oublié un détail, un détail qui n'est quasiment jamais abordé dans les manuels de scénario. La créativité, ça demande de
prendre son temps et de faire confiance à ses intuitions. Ça ne veut surtout pas dire qu'on ne doit pas se forcer à travailler de temps en temps… mais il faut savoir quand travailler et quand se
tenir loin de son ordinateur (ou de son stylo, ou de sa machine à écrire).
Parfois il faut juste s'autoriser à passer à un autre mode de réflexion.
Le psychologue anglais Guy Claxton dans un excellent livre (hélas non traduit en français) appelé Hare Brain - Tortoise Mind explique que la créativité la plus efficace se découpe en
quatre période : recherches, gestation, illumination, rédaction. Or, les manuels de scénario mettent principalement l'accent sur les recherches et sur la rédaction. En revanche,
pratiquement aucun n'explique que la gestation est absolument nécessaire à l'écriture ni comment entrer dans le mode de pensée propice à la gestation. Normal. La période de recherche et la
période de rédaction sont avant tout des périodes de rationalisation. C'est à dire des moments où le langage et la théorie sont absolument nécessaires… et justement ces auteurs nous parlent de
théorie, de raisonnement (à part peut-être Vic King, qui donne une solution assez unique pour écrire un scénario sans passer par la période de gestation. Ça peut marcher, mais sa méthode ne
permet pas d'en écrire un deuxième).
Qu'est-ce que la période de recherche ? On pourrait croire que c'est le moment où l'auteur, ayant déterminé son sujet, doit se documenter. Loin s'en faut : c'est aussi et surtout la recherche
d'idée. Dans un premier temps, il s'agit bien de tenter de se forcer à trouver une idée. Et vous savez quoi ? La plupart du temps, ça ne marche pas. L'idée qui apparaît ainsi est une "fausse"
bonne idée. Les solutions forcées se trouvent être d'atroces clichés. Les personnages créés ainsi tournent vite aux stéréotypes. Les caractérisations sont des gimmicks. Mais peu importe, il faut
quand même tenter. De temps en temps, il arrivera même qu'une idée trouvée de cette façon soit utile, voire séminale. Il faut la mettre de côté comme un prospecteur qui trouve une pépite d'or
dans son tamis.
Ensuite, et seulement ensuite, il faut laisser une période de gestation. Par votre première approche, vous avez activé un processus inconscient et à présent, vous devez attendre que votre
subconscient trouve tout seul la solution. C'est un peu comme lorsque vous avez un mot ou un nom sur le bout de la langue : dans un premier temps, plus vous forcez votre esprit à trouver la
solution (qui ne peut pas être loin), plus celle-ci vous échappe. Puis, après que vous ayez abandonné, quelques minutes ou quelques heures peuvent passer, et le mot jaillit de nulle part, alors
que vous étiez en train de faire autre chose. Pour votre histoire, ce sera la même chose.
Une erreur commune est de croire qu'avoir des illuminations est un talent particulier que seuls quelques individus choisis par les muses peuvent espérer avoir. Des études ont démontré que
pratiquement tous les individus avaient cette capacité à "penser inconsciemment". Ce qui varie selon les individus, c'est surtout la confiance qu'ils accordent à cette pensée intuitive. Plus vous
avez confiance dans vos intuitions, plus vous avez de chances que celles-ci soient fertiles. Ça ne veut pas dire pour autant que toutes vos intuitions seront bonnes.
En fait, cela se passera ainsi : vous travaillez sur votre construction pendant quelque jour, peut-être sous la forme d'un "brain storming", en tout cas d'une façon conventionnelle. Puis, alors
que vous avez bien avancé, vous vous rendez compte que ce que vous faites n'est pas très bon. Vous examinez pourquoi. Vous cherchez le plus rationnellement possible à cerner le problème. Et quand
vous l'avez fait, vous y réfléchissez longtemps (on ne sait jamais l'illumination peut venir tout de suite). Quand vous êtes bloqué, arrêtez tout. Prenez quelques jours ou quelques heures, et
faites autre chose. Laissez votre cerveau tranquille et permettez-lui de se lancer dans une autre tâche. Certains en profiteront pour se faire plaisir (prendre un bain, se relaxer), d'autres se
lancerons dans des journées entières de ménage, d'autres encore feront du sport ou se lanceront dans un jeu répétitif sur ordinateur (J.K Rowling, créatrice de Harry Potter, est devenue ainsi une
championne du démineur).
Peut-être que ça vous angoisse, parce que vous avez l'impression de ne pas travailler. Après tout, on vous a toujours dit que seuls les efforts sont récompensés et que l'oisiveté est mère de tous
les vices…
Sauf que vous êtes scénariste (ou en tout cas écrivain, ça marche aussi), et que vous devez être créatif : il vous faut donc absolument laisser à votre esprit intuitif le temps de
travailler. Ça s'appelle la phase de gestation. Ça fait partie de votre travail. Acceptez le, appréciez le, ne culpabilisez pas et profitez-en. (Bien sûr, si le travail de gestation occupe
considérablement plus de temps que les périodes que vous passez réellement à travailler ou à rédiger et qu'il ne produit aucune illumination notable, inquiétez-vous sur votre choix de
carrière…)
Mais si vous n'avez pas eu de moment "eureka" attendre quelques jours pour revienir à la table de travail lors d'un blocage a presque toujours des résultats spectaculaire. Pendant la première
demi-heure, tenez bon car le blocage risque d'être toujours présent. Mais une fois que vous avez passé le stade du démarrage, et d'un seul coup, il est fort probable que les idées arriveront de
nulle part. Des solutions élégantes se dégageront, vous aurez des idées originales, vos personnages prendront de nouvelles dimensions. C'est magique (et pourtant non, c'est juste l'esprit humain
au travail).
C'est après ce moment que les théories vous serviront vraiment, non afin de vous donner des instruction à suivre pour la construction de vos histoires, mais pour vérifier la validité de vos
intuitions et pour vous aider remplir les vides qu'elles auront éventuellement laissés. Sachant, bien sûr, que certaines de vos intuitions seront peut-être si claires, si originales et si
puissantes, qu'elles remettront en cause une grande part des théories apprises, tout en prenant en compte des principes fondamentaux de la construction. Si c'est le cas, bravo ! j'ai hâte de voir
votre œuvre sur un écran (ou ailleurs).
Être capable de déterminer à quels moments il faut se laisser la possibilité d'entrer en période de gestation est peut-être la plus précieuse compétence qu'un écrivain puisse posséder. Une pause
peut être nécessaire à n'importe quelle étape du processus d'écriture, parfois même lorsque vous ne vous n'êtes pas certain qu'il y a un problème à résoudre, mais parfois elle peut juste vous
embrouiller. Il importe donc tout de même de ne pas abuser du processus mais d'apprendre à le maîtriser.
Notre conscience fonctionne par raisonnement. Le langage peut donc facilement devenir un piège car il parvient à vous convaincre qu'une idée qui ne vous passionne pas est suffisante pour avancer,
et vous paierez ce manque de foi dans vos intuitions par un résultat créatif médiocre. Forcer la solution à arriver est une nécessité, dans un premier temps, mais toute période où vous tentez de
forcer la solution par votre technique – que ce soit lors de l'élaboration, de la rédaction ou de la réécriture – doit être suivie d'une période de gestation (qui peut selon les cas durer une
heure ou quelques jours) pour donner à votre esprit intuitif la possibilité de proposer sa solution, solution qui sera souvent bien meilleure, plus originale, en un mot plus créative que
celle obtenue par le raisonnement.
N'est-ce pas une chance d'avoir choisi ce métier ? Vous avez à présent une excuse toute trouvée pour acheter cette console de jeu dont vous rêviez…
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