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Articles Par Mois

13 octobre 2008 1 13 /10 /octobre /2008 11:00
Le succès des "chtis", l'année dernière, avait quelque chose de logique sur le papier. Le sujet est plutôt bon dans sa simplicité : en terme de scénario ça s'appelle un "Fish out of water" - on prend un personnage fortement caractérisé et on le met dans l'environnement auquel il est le moins adapté (Witness, Legally Blonde, Demolition Man). Les comédiens sont bons, voire excellents, et la bande annonce avait une efficacité immédiate.

Le succès populaire du film en France ne me dérange pas, mais j'avoue être embêté en tant que scénariste. Parce que ce film est à l'opposé de ce que je considère comme un travail professionnel en ce domaine. Oui, le prémisse est bon, mais le conflit principal du scénario (un méridional s'adaptera-t-il dans le Nord ?) est résolu en à peu près cinq minutes. Une fois que le personnage de Kad a mis le pied à Bergue, il ne se passe pas un quart d'heure avant qu'il ne se rende compte qu'il va y être parfaitement heureux. En clair, le problème initial posé dans le scénario (un homme du Sud peut-il être heureux dans le Nord ?) est résolu à la fin de l'acte 1. Donc le scénario est fini. Tout ce qui est ajouté après (les mensonges à sa femme, l'histoire d'amour de Danny Boone) ne sont en fait que des intrigues secondaires qui font office d'Acte 2 et 3. L'acte 2 est ainsi rempli de sketchq n'ayant aucun rapport avec le sujet (dont le pire est quand même le gag
ringard du facteur à qui on offre un coup de gnôle à chaque arrêt et qui finit sa tournée complètement bourré – non seulement on l'a déjà vu mais il est ici rallongé et délayé jusqu'à l'insupportable.)

Le scénario se contente en fait de résoudre les conflits… avant même qu'ils soient exploités, et donc doit relancer sans arrêt de nouvelles sous-intrigues. Or, toute (bonne) histoire est conflit. Le fait qu'un film qui désamorce tous les conflits et qui se contente d'une narration aussi prévisible ait eu un tel succès en France a pour moi quelque chose de perturbant. J'y verra, en poussant un peu, le symptôme inquiétant qu'au fond, les Français détestent et craignent le conflit d'une façon quasi morbide. Le conflit (qui contrairement à ce qu'on pourrait croire ne nécessite pas forcément une résolution perdant/perdant ou gagnant/perdant) est l'essence même de l'existence. Il nous permet de grandir, de nous tester, de nous révéler. Vouloir éviter le conflit, c'est courir le risque de refuser la réalité, refuser d'évoluer, bref, vivre dans le déni et dans le passé.

Ça paraît paradoxal de penser qu'un pays qui aime autant débattre de tout et de rien, puisse être allergique aux conflits. Mais débattre intellectuellement, c'est un peu le conflit minimal (même si à l'évidence certains ne savent même pas le gérer) : il ne nous remet pas vraiment en cause, car il est toujours possible de rester sur ses positions et de se tourner vers le sophisme pour le justifier (ce que ne se privent pas de faire les débatteurs de comptoir… ou de forums.)

Ce qui est la marque des vrais conflits (en particulier dramatiques), c'est leur dynamisme, leur capacité à nous faire évoluer, bref à nous tester et à nous apprendre les grandes leçons de l'existence. Dans Bienvenue chez les Chtis, on a affaire à un mode de résolution de conflit purement binaire : raison ou tort, bien ou mal, heureux ou malheureux. Et les personnages sautent d'un état à l'autre sans passer par les phases intermédiaires, sans que leurs changements prennent le temps de mûrir. Il manque tout ce qui aurait permis d'apprécier une évolution chez eux, que ce soit chez le personnage de Kad, ou celui de Danny Boone (et de sa mère).

J'espère vraiment que le succès du film fut possible malgré ces défauts, et non à cause d'eux, parce que si le succès du film vient précisément du fait que les Français ont eu envie de voir un film dont les conflits sont réduits à ce point, cela dit quelque chose sur la dégradation du sens critique dans notre pays, et sur sa méfiance grandissante envers les aspects les plus nécessaires et nobles de la fiction.

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Published by Struggling Writer - dans Cinéma
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commentaires

Marie 13/10/2008

SUPER ! BRAVO !! et la conversation continue dans ma tête et je réalise tant de choses parce que c'est si vrai sur le conflit. Et le refus du conflit peut générer des violences (enfouies) très dures. Je te renvoie à Fritz Zorn, Mars, le témoignage d'un jeune homme qui est mort d'un cancer à 30 ans mais qui avant a écrit MARS (la guerre) en recherchant pourquoi et comment il a eu un cancer parce que le conflit était interdit dans son milieu bourgeois de Zurich : pas de parole, pas de sentiment, pas d'émotion - pas de reconnaissance de ces deux derniers... d'où le cancer. Le titre mars vient de ce manque de conflits, mars étant le symbole de la guerre... Je te renvoie aussi à François Roustant (la fin de la plainte, savoir attendre)... où il dit combien les gens refusent l'échange... car pour échanger avec un autre, il faut être ouvert au changement (é-change)... donc être dans cette dynamique dont tu parles qui est le principe du vivant...  

Gilles Penso 14/10/2008

Je rejoins nombre de tes arguments en ce qui concerne les faiblesses scénaristiques de BIENVENUE CHEZ LES CH'TIS, qui n'ont visiblement gêné pas grand-monde. J'irai même jusqu'à dire que la mise en scène elle-même se contente de laisser les acteurs évoluer dans des casrages dépourvus du moindre point de vue, comme dans un vulgaire téléfilm, sans un quelconque recours à une grammaire cinématographique digne de ce nom. Car on peut être un humoriste ou un acteur de talent sans forcément s'improviser scénariste ou réalisateur. Un film, ce n'est pas un simple sketch étalé sur une heure et demie…

marie 14/10/2008

pour te dire si cela peut être une cause de cancer, je ne sais pas. C'est ce que l'auteur a analysé dans son histoire (particulière)... mais je pense que ne pas pouvoir s'exprimer ou même ressentir ses émotions peut avoir des conséquences physiques dramatiques. Ce livre (mars) est très très dur... et m'a énormément touché. En fait je crois qu'il a été une bombe quand il est sorti (en 1980 je crois)... je ne sais pas si aujourd'hui on aurait le droit de... l'écrire car la famille redevient sacré et intouchable... avoir des émotions c'est un peu comme les gros : c'est une marque, pour la société, de laisser-aller, de faiblesse, d'hystérie, de non-contrôle ! sur les chtis j'ai quand même entendu des gens dire que c'était pas bien (des gens pas intellos forcément)... qu'il n'y avait rien etc. Pour le commentaire de Gilles Penso.Quant à la mise en scène je n'aime pas les comédies françaises car la lumière est toujours dégueulasse (les téléfilms font plus d'efforts !) et la mise en scène du néant. Faudrait peut-être aller voir Cliente quand même... 

Gilles Penso 14/10/2008

Oui, quand je disais "téléfilm", j'entendais implicitement "téléfilm français". On argue souvent que les téléfilms français n'ont pas les moyens de leurs homologues américains. Mais depuis quand l'art du découpage, du montage, de la lumière et de la direction d'acteurs sont-ils soummis à des contraintes budgétaires ?

Marie E 01/04/2009

J'ai enfin vu le film qui a emballé les français. Je suis d'accord avec ce que tu dis mais je rajouterais des choses. Je trouve le début assez rigolo mais en effet, le scénario, pour moi, se liquéfie à partir du moment où Kad se met soudainement à aimer les Chtis parce qu'ils lui donnent des meubles. Je trouve ce revirement assez faible et sans aucune gradation. Ces gens qu'il méprisait deviennent d'un seul coup des proches adorés sans retenue. Et on sent bien que les scénaristes se sont demandé ce qu'ils allaient bien pourvoir raconter maintenant que l'intrigue principale était soldée. Alors ils ont construit deux intrigues sentimentales très faibles à mon avis puisqu'elle consistent en ce qu'à la fin, les personnages se rendent compte que là où ils pensaient qu'il y avait un problème, et bien en fait, il n'y en a pas (Kad pense avoir un problème de couple et Dany Boon pense avoir un problème avec sa mère). L'intrigue de Dany Boon est très faiblarde mais passons. L'intrigue de Kad est carrément mal foutue, confuse et saugrenue. Kad fait croire à sa femme qu'il vit un enfer dans le Nord. Pourquoi? On comprend dans un premier temps qu'il aime se faire plaindre et dorloter, et que sa femme est plus cool avec lui si elle pense qu'il en bave. Ok, admettons. mais soudain, sa femme veut venir habiter avec lui et il flippe. On se dit que c'est parce qu'il a menti et qu'elle va découvrir qu'il n'en bave pas. Mais en quoi est-ce si grave, elle va se rendre compte qu'ils peuvent vivre heureux dans le Nord, la déception du mensonge sera compensée par la bonne surprise. Et On pense que Kad veut vivre en famille dans le Nord. Mais alors là, Kad expose au spectateur pantois son soit disant "vrai problème": il ne veut pas du tout vivre avec sa femme dans le Nord, il pense qu'ils s'aiment plus quand ils sont séparés par les kilomètres. Alors là, j'avoue que rien dans le film ne m'a laissé supposer que c'était la séparation qui rendait sa femme plus cool. Si Kad ne me le disait pas, je ne le comprendrait jamais. Et c'est absurde. Comment peut-on vouloir vivre séparé d'une personne si on l'aime? (L'aime-t-il?) Alors, Kad fait tout pour chasser sa femme. Et à la fin, on nous fait comprendre que Kad a imaginé tout ça et que sa femme vivra très bien avec lui parce que les kilomètres n'ont rien à voir avec tout ça, ils s'aiment, tout va bien, alors où était le foutu problème? Bref, je trouve vraiment cette intrigue fumeuse au possible. Et je parle de ça à un ami qui rigole et me révèle le pourquoi de cette intrigue mal foutue. En fait, m'a-t-il dit, les scénaristes avaient construit un problème de couple entre Kad et sa femme très différent: il découvrait que sa femme le trompait avec Stéphane Fraysse. Alors il ne voulait pas que cette traîtresse le rejoigne dans le Nord. Il pensait qu'elle ne l'aimait pas. Et à la fin, il comprenait qu'elle l'aimait, lui pardonnait et ils se réconciliaient, grosso modo. Bon c'est pas terrible non plus mais au moins il y a une histoire. Mais ils ont fait une projection test et le public présent a détesté cette histoire de tromperie, les gens voulaient que tout le monde soit gentil et s'aime alors ils ont remonté le film en rafistolant comme ils pouvaient les morceaux, ce qui explique ce côté fumasse. Donc tu as raison, Denys, les gens n'aiment pas les vrais conflits, ils n'en veulent pas et il a fallu les gommer dans ce film pour qu'il fasse des millions d'entrées. Espérons que le remake américain sera moins déculotté.