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Articles Par Mois

1 mai 2009 5 01 /05 /mai /2009 10:57
Je suis abonné à Arrêt sur Image. Même si je n'ai pas le temps de tout lire (pas autant que je ne le voudrais) j'aime passer de temps en temps sur le site quand un sujet d'émission éveille mon intérêt. L'émission de la semaine invite Finkielkraut, qui avait attaqué l'émission affiliée Ligne J@une de Guy Birenbaum.

En fait comme presque à chaque fois que je tombe sur Finkielkraut, que ce soit à l'écrit (La Défaite de la Pensée) ou en interview, j'ai la désagréable impression que son combat se résume à : "sans position d'autorité (intellectuelle, artistique, journalistique, politique), pas d'argument d'autorité, et donc, sans argument d'autorité accepté par tous – ou en tout cas par ceux qui se réclament de la pensée –, comment saurons-nous ce que nous devons penser, aimer, approfondir ?… Comment saurons-nous donc ce qui en vaut la peine ? Comment reconnaitrons-nous l'homme de bien, l'homme cultivé, l'élite, du bas peuple assez naïf pour confondre divertissement et culture ?" A croire que la peur du "goût des autres" et la diversité des médias par lesquels la pensée humaine peut s'exprimer est le principal moteur d'indignation de Finkelkraut, philosophe – ou plutôt je serais tenté de dire : philodoxe. Car oui, plus que la sagesse issue du raisonnement, Finkielkraut aime l'opinion… enfin, la sienne et celles des autorités qu'il juge inattaquables.

Douter de l'objectivité des journalistes (comme le fait l'humoriste Didier Porte) devient ainsi pour Finkelkraut par un glissement de sens assez audacieux une attaque contre l'objectivité des faits, et Birenbaum a bien raison de le reprendre là dessus en lui disant que c'est très différent (comme quoi, contrairement à ce que semble penser Finkielkraut quand il nous assène qu'internet n'est qu'un déversoir, être rigoureux intellectuellement, c'est à la portée d'un blogueur…) Ce qui est paradoxal, c'est que Finkielkraut nous déclare voir, dans un grand moment de médiumnie en direct, l'incapacité des amuseurs contemporains – dont Porte – à être sujet au doute (c'est une question de ton et de sourire, apparemment). Or s'il avait écouté le propos de Porte, plutôt que de rester bloqué sur son "ton débraillé", s'ils s'en était tenu donc à la réalité objective de son discours plutôt qu'à l'appréciation subjective de son attitude, il aurait vu que le discours de Didier Porte dans l'extrait qu'il a choisi est précisément celui de quelqu'un qui doute.

En disant "je veux savoir d'où on me parle", Didier Porte nous dit bien : "puisque les journalistes sont des hommes, avec des opinions politiques et des avis personnels, je dois pour apprécier l'objectivité des faits qu'ils me soumettent, utiliser ma capacité à douter. Sans douter de tout (parce que c'est épuisant) j'ai le droit d'être sceptique sur toute relation d'information prétendue objective tant que je ne sais pas "d'où on me parle", mais à la longue ce doute risque d'être paralysant puisque la part éditoriale d'une information relatée est indéterminable. A partir du moment où les opinions d'un journaliste, d'un directeur de la rédaction de journal télé ou d'un rédacteur en chef de quotidien papier me sont connus, le doute cesse d'être paralysant, pour devenir fertile, puisque je possède les données qui me permettent de ne pas craindre qu'on tente de me manipuler. Je deviens, du fait de cette connaissance, mieux capable de faire la différence entre le fait relaté et l'éventuelle subjectivité, même inconsciente, même ténue, de celui qui le relate puisque je le connais mieux, que je sais ses opinions, ses antipathies, ses engagements politiques éventuels." Mais évidemment : "je veux savoir d'où on me parle" dit la même chose, en plus court et en plus percutant.

C'est pourquoi les grand journaux imprimés d'informations, y compris ceux qui ont vocation d'être objectifs, ont toujours été aussi des journaux où s'exprimait des opinions, des journaux ou l'on prenait parti, des journaux dont le rédacteur en chef doit s'astreindre régulièrement sinon quotidiennement lui-même à l'exercice des éditoriaux. Tout le monde sait l'orientation générale de Libé, du Figaro, du Monde, de l'Huma, et de leurs journalistes. Je m'étonne que Finkelkraut exige un devoir de réserve des journalistes de télévision mais pas des journalistes de journaux papier. La télévision a-t-elle donc moins besoin que ceux qui la regardent usent de leur scepticisme que le médium écrit ? L'information des journaux serait donc moins sérieuse que celle des télés et des radios parce qu'elles ont un contenu éditorial assumé (qui parfois déborde largement dans des articles d'information et dans le choix de la "Une") ?

Les journaux de télévision et de radio, à la différence des journaux écrits, se donnent comme des relations objectives dénuées de contenu éditorial partisan (objectivité qui fut longtemps renforcée dans le cas de la télé par l'illusion que l'image filmée est la réalité, et non une relation, avant que des manipulations grossières à la fin des années 80 ne commencent à porter le discrédit sur l'image elle-même). Mais, n'en déplaise à Alain Finkielkraut, à partir du moment où les rédacteurs en chef de journaux télé épanchent leurs opinions politiques dans un blog, ne nous offrent-ils pas en fait une possibilité plus grande d'exercer notre esprit critique sur leur travail, d'une façon similaire à celle qui existe dans les journaux écrit ? N'est-ce pas une chance, enfin, de faire mieux comprendre que la rédaction d'un journal télévisé obéit aux mêmes lois que celle de n'importe quel journal (ce qu'Arrêt Sur Image nous montre depuis bien longtemps) et qu'il peut être reçu aussi par moment comme l'émanation d'une opinion, fut-elle consensuelle (ce qui ne la rend pas moins subjective). Mais cet esprit critique, nécessaire à tout homme libre (philosophe ou citoyen), n'est-ce pas ce que craint Finkielkraut ? Cette question n'est pas réthorique, je me la suis vraiment posée et je me la pose encore.

Lorsqu'il dit : "ce n'est pas parce qu'Éric Revel s'est oublié sur internet (…)  que je vais penser que chacune de ses interventions doit être marquée par le fait qu'il déteste Ségolène Royale." Donc s'il ne le pense pas, où est le problème ? Pourquoi nous dit-il qu'il est normal qu'on ait dit à Revel "tes opinions tu les gardes pour toi !" Il nous livre la solution : "Les journalistes sont tenus, pour que leur crédibilité ne soit pas atteinte, à un devoir de réserve".  Pour que leur crédibilité ne soit pas atteinte… Ce qui compte, donc, ce n'est pas le fait que les journalistes puissent manipuler, faire croire qu'ils ont objectifs quand ils ne le sont pas, (par exemple en éditant un discours pour donner l'impression que Ségolène Royale dit une énormité quand en contexte ce qu'elle dit était très différent) mais bien que leur crédibilité ne soit pas atteinte. En clair, s'il ne sont en réalité pas vraiment crédibles (parce que partisans, parce que faussement objectifs), ce n'est pas grave, il faut juste que cela ne se sache pas. Donc interdisons les journalistes de publier leurs opinion dans un médium que Finkielkraut ne regarde pas, mais qu'il frappe de l'anathème du soupçon généralisé puisque, pour lui, "sur internet on se défoule". En une phrase, il résume un médium tout entier où toutes sortes d'écrits sont publiés à un gigantesque défouloir où les propos sont dépourvus de toute légitimité. N'est-ce pas là une vraie défaite de la pensée que d'écarter d'un revers de main tout les textes qui peuvent être publiés sous une forme particulière, non en raison de leurs qualités ou de leurs défauts propres, mais uniquement de la nature même du médium qui les publie   ?

Le problème pour Finkelkraut n'est-il pas que certains spectateurs dorénavant considèreront que les propos de Revel, les opinions de Revel sont pertinentes pour juger par eux-mêmes de certains choix rédactionnels de LCI ? Le problème n'est-ils donc pas que les spectateurs qui penseraient ainsi, utiliseraient précisément, leur doute, leur sens critique, leur capacité de jugement, qui peut être parfois défaillant certes mais aussi les prévenir d'avaler des couleuvres (capacité qui ne s'affine que si on l'utilise quotidiennement) ? Il ne s'agit pas de favoriser le soupçon systématique qui porterait atteinte à tout le travail journalistique de LCI, mais bien de favoriser un rapprochement de deux faits ayant une corrélation évidente (le travail journalistiques de Revel d'une part et ses opinions politiques de l'autre). Un rapprochement qui permettra d'éclairer un choix de montage ou de titres d'ouverture du journal. Rien ne dit d'ailleurs que ce jugement sera forcément en défaveur du contenu de l'information transmise. (Si le journal de LCI dit un jour que Ségolène Royale a remporté un franc succès lors d'un voyage à l'étranger, on supposera plus facilement que l'information est impartiale que si c'est Libé qui le dit...)

Bien sûr, lorsque je me demande si Finkielkraut craint l'esprit critique, je ne pense pas qu'il craigne celui de l'universitaire, du politique, du journaliste (quoique), bref de ceux qui sont à ses yeux habilités à exprimer un esprit critique. Ce qui le gêne, peut-on conclure de ses propos, c'est l'esprit critique de celui qui n'est pas autorisé à en avoir… ou de celui qui ne se réclame pas d'une position sociale pour avoir le droit de penser, de douter et de le dire. Au "d'où tu me parles ?" (une demande de connaissance du contexte) il substitue le "qui me parle ?" (exigence absurde, parce que sans rigueur, d'une position sociale qui à elle seule légitimerait le discours) et même un "dans quoi me parles-tu ?" (l'injonction de passer par les canaux qu'il juge "autorisés" pour avoir le droit de produire une œuvre, un raisonnement ou une pensée digne de ce nom, injonction qui semble exclure internet, la bande-dessinée et la chanson populaire).

Penseur de l'ère de la télévision et de la radio, porté à la célébrité nationale grâce à la télévision, il a pu profiter un temps de la position d'autorité que pouvait donner la télévision à ceux qu'elle invite régulièrement pour les interroger sur l'état du monde. "Alain Finkiekraut, philosophe" pouvait on lire en jolies lettres blanches qui flottaient fièrement sur sa poitrine comme une batteries de médailles lorsqu'il parlait sur les plateaux. Expert télévisuel en opinion, aurait-on pu dire. Une position d'autorité, inattaquable, parce que le téléspectateur qui doute de la compétence de l'expert et a une réponse à opposer aux opinions péremptoires du penseur proclamé n'est entendu par personne.

Finkielkraut est terrifié par le fait qu'internet soit le lieu de la démocratie radicale. C'est à dire "le lieu de l'égalisation de tous les discours", "le lieu où chacun peut s'exprimer à égalité." Et au fond c'est ce principe même (républicain) d'égalité qui l'indigne. Il est visiblement révulsé par "cette poubelle" où l'argument d'autorité n'existe plus. Sur internet, ce qui fait la différence entre la qualité d'un discours et un autre, c'est bien uniquement le sens critique de ceux qui le lisent. Contrairement à ce que dit Finkielkraut, il n'y a donc pas d'égalité entre les discours sur internet : l'égalité d'accès à la publication n'implique pas du tout l'égalité de qualité des discours. Cette qualité, ce n'est plus à l'émetteur ou à une profession particulière de la décréter mais bien aux récepteurs eux-mêmes.

Comprenons que le philodoxe ait peur.

Si internet est le lieu de la démocratie radicale (concept que j'aime bien et  projet qui a tout mon soutien) n'est-ce pas justement parce que cette démocratie radicale rend la parole à chacun. Ce forum internet, c'est l'inverse d'une statistique, d'un taux médiamétrie : un lieu qui donne accès à la pluralité et ne fait jamais disparaître une opinion singulière derrière un pourcentage. Si c'est une démocratie radicale, c'est parce qu'elle semble libérée de l'effet de masse, et rend la parole au peuple, qui ne dit finalement pas moins ni plus de bêtise que ceux qui le gouvernent (c'est juste que la forme est parfois plus relâchée).

Ça me fait penser au théorème de Sturgeon (auteur américain de SF). Quand on lui sortait des arguments du genre "comment pouvez vous défendre la Science-Fiction alors que 90% des romans publiés sous se label sont ridicules ?", il avait pour habitude de répondre : "90% of everything is shit". Traduction : si vous prenez 90% de n'importe quoi, ce sera de la merde. Cinéma, roman, peu importe. Les œuvres du passé n'échappent au théorème que parce que les années ont fait disparaître dans l'oubli les 90% de fumier nécessaire pour fertiliser les récoltes.

On ne juge pas un médium en fonction de ce qu'il propose de plus mauvais, mais en fonction de ce qu'il produit de meilleur. Parce que le meilleur, c'est ce qui restera ou en tout cas c'est ce qui aura un réel impact à terme.


Bien entendu, ceux qui liront ce billet auront le droit d'exercer le sens critique comme il le voudront. Ils pourront même y répondre.

Et à mon tour, bien entendu, j'exercerai mon sens critique sur leur (éventuelle) réponse...

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Published by Struggling Writer - dans Divers
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commentaires

Gwendhale 05/06/2009 10:43

Certes, on peut parler de thèse chez Chomsky, mais cela ne s'arrête pas là, ni se limite à ça.Comme pour Bourdieu, se sont des Universitaires et ce livre est plus un travail analytique basé sur des données réels sur la manière dont les grands médias dispense l'information en fonction de la Politique du gouvernement et d'intérét privée, qu'une énième thèse à la Orwell.Ce qui est sûr dans cette histoire c'est que Finkelkraut ne peut adhérer à ce genre d'analyse, car elle remet en cause les analyses dispenser au peuple par certains intellectuels de "l'etablishment"...

Gwendhale 05/06/2009 00:02

Bonsoir, je doute sincèrement qu'il y est quelque part une quelconque objectivité des journalistes. D'ailleur, lorsque l'on observe les infos, il n'y pas dans la manière de présenter un sujet de regard objectif, si ce n'est lorsqu'il énonce simplement les faits.Il est intéressant de noter, que les sujets traîté change d'un media à un autre (TF1 : aime les sujets sur la délinquance, Police, et j'en passe), antenne 2 présentera des sujets à connotation sociale et humaniste ou encore Mermet de France Inter aura une connotation politique partisane forte). De plus se serait malhonnête et manipulateur de dire qu'il existe des infos sans subjectivité. Car cela voudrait dire et sous entends qu'il existe des êtres sans sensibilité.  Les thèmes que tu énonces sont abordées par Noam Chomsky dans "la fabrique de l'opinion publique". Pour finir Rousseau disait explicitement dans une lettre adressé à Voltaire : "Quoi qu'il faille des philosophes, des historiens, des savans pour conduire le monde et ses aveugles habitans ; si le sage Memnon m'a dit vrai, je ne connois rien de si fou qu'un peuple de sage. Convenez en Monsieur ; s'il est bon que de grands Genies instruisent les hommes, il faut que le vulguaire reçoive leurs instructions : si chacun se mêle de donner, qui les voudra recevoir? Les Boiteux, dit Montaigne sont mal propre aux exercices du corps, et aux exercices  de l'esprit les âmes boiteuses. Mais en ce siècle savant, on ne voit que boiteux vouloir apprendre à Marcher aux autres. Le Peuple reçoit les écrits des sages pour les Juger non pour s'instruire.

Struggling Writer 05/06/2009 01:39


 "Les thèmes que tu énonces sont abordées par Noam Chomsky dans "la fabrique de l'opinion publique".

En effet, c'est la référence, mais je doute que Finkielkraut adhère aux thèses de Chomsky…

Sinon merci pour ce commentaire auquel je souscris tout à fait.