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Articles Par Mois

7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 18:00

 

JCGH.jpgSans vouloir tirer sur une ambulance et même si je n'en ai jamais parlé dans ce blog (précisément pour cette raison) je n'ai jamais été fan de John Carter (le film). Pour aller plus loin, je dirais même que son échec financier me semblait assez logique au vu du résultat à l'écran. Mais d'un autre côté, qu'est-ce que j'en sais ? un de mes films préféré est Heaven's Gate (version longue) et j'ai toujours trouvé qu'Autant en Emporte le vent (le film le plus rentable de l'histoire du cinéma en dollars constant) était plus long et ennuyeux à regarder qu'une partie de scrabble entre deux dyslexiques.

Et puis on a commencé à entendre des rumeurs comme quoi Andrew Stanton (réalisateur de John Carter, venu des Studio Pixar qui avait fait avant Nemo et Wall-e) aurait été victime de la politique corporatiste de Disney, d'un changement de direction, et d'une machination permettant d'aboutir à l'achat de Lucasfilm. Il y avait peut-être du vrai là-dedans, mais ayant lu quelques interview de Stanton et des comédiens, il me semblait aussi que les méthodes de tournage dudit Stanton ainsi que son inexpérience avaient joué un rôle non négligeable.

Jusqu'à la sortie, il y a quelque mois de John Carter and the Gods of Hollywood de Michael D. Sellers qui raconte toute l'épopée du film, de sa conception, les multiples tentatives avortées par d'autres réalisateurs jusqu'à la sortie du film et son échec financier (car oui, c'est un échec financier, même si on est loin du gouffre annoncé inélégamment par Disney). Sans être toujours passionnant à lire, le livre nous invite à examiner comment le film est devenu un exemple tragique d'échec marketing. Mais montre aussi à quel point un beau projet réalisé par des gens qui y croient (et personne ne doute de l'enthousiasme et de la sincérité de Stanton et de son équipe) peut s'avérer un chausse-trappe et se terminer en fiasco commercial. Je suis sûr que beaucoup de réalisateurs frissonneront en lisant certains paragraphes. C'est un peu leur cauchemar classique.

Coupons court à tout suspense : dans l'échec financier de John Carter, Micael Sellers ne trouve malgré des recherches fouillées aucune preuve permettant de soutenir qu'il y a eu conspiration, même si différents éléments extérieurs au film ont joué (comme le deal avec Lucas, mais sans que ce soit l'élément déterminant, contrairement à ce que certains ont dit).

Michael D Sellers, curieusement, cache en fait à peine qu'à la première vision, il a été déçu par le film (en tant que fan de Burroughs) et qu'il n'a fini par l'aimer qu'à l'aide d'une certaine dose d'auto persuasion et de revisionnages… Mais mon impression c'est qu'il a du mal à le défendre artistiquement (autrement qu'en disant "ce n'est tout de même pas un navet" ou en citant d'autres spectateurs qui l'ont aimé sans réserves).

Le bouquin est vite écrit (des paragraphes entiers sont répétés à différents endroits du texte). Son analyse du scénario est assez pauvre et se contente de montrer en quoi le personnage de John Carter est, malgré les différences superficielles, fidèle à celui que les fans du livre connaissaient. Les erreurs techniques (comme mettre l'amorce et le paiement du trajet de Carter dans la même scène, ce qui donne une scène certes impressionnante mais qui déséquilibre tout le film) ne sont jamais abordées - sinon les plus évidentes, celles qui furent relevée par tous les critiques : à savoir, les trois intros successives qui engendrent plutôt la confusion, et le fait que l'intrigue politico mystique sur Barsoom soit à peine compréhensible… Malgré cela le livre offre des perspectives intéressantes.

Bien qu'il soit favorable au film, Sellers confirme l'approche de Stanton du tournage telle que je l'avais ressentie à la lecture de ses interviews : accepter de faire des erreurs et arriver au bon résultat en retournant les scènes ou en les réécrivant après tournage et en retournant le nouveau matériau (on appelle ça des reshoots). Dans ce cas, les reshoots étaient pris en compte dès le départ mais étaient la pricipale cause du budget délirant accepté par Cook, le précédent chef du studio, peu avant son départ, et de l'agacement de la nouvelle équipe en charge dirigée par Ross. 12 jours de reshoots supplémentaires dont a eu besoin Stanton n'étaient, de plus, pas prévus dans le budget de départ, même si, au vu du budget global, c'est négligeable (c'est juste pour dire que Stanton en avait vraiment besoin). "Stanton admettra qu'il n'a jamais vraiment eu de considération pour le budget" signale Sellers en passant…

Sellers ajoute aussi que le film était au fond le bébé non reconnu de Pixar (filiale de Disney), et que le studio Disney, qui sortait le film, était juste vu naïvement par Stanton comme le carnet de chèque dans cette histoire (un refus d'accepter le budget aurait peut-être été mal accepté par Pixar, à l'époque quasi tout puissant). Même si le fait d'avoir foiré le marketing est absurde de la part de Disney, l'auteur du livre laisse l'impression que tout a été mal emballé depuis le départ : Stanton n'avait pas d'expérience de film live et aucun encadrement, à part de ses potes de Pixar. Stanton va jusqu'à déclarer qu'il voulait réinventer la façon de faire des films et que retourner sans cesse les scènes qui ne marchent pas est la seule vraie façon de faire (je suggère d'en parler aux réalisateurs qui s'échinent à préparer comme des malades leur tournage jusqu'à ce qu'ils aient tout le film en tête…). 

Bref, qu'on lui ait confié directement et sans réserve un budget de 250 millions (le coût final est donc de 350 quand on ajoute le marketing) pour un film live est absurde (avant ça, ils auraient pu lui laisser se faire la main sur un projet de film live moins cher et encadré, non ?). Malheureusement le livre ne rendre pas dans les détails sur ces points-là (il se contente de spéculer sur ce qui a poussé Cook à accorder un deal aussi "avantageux") se contentant de les signaler… et de montrer ensuite en quoi le marketing a failli (ce qui est indéniable)…

Au passage :

- Le trailer que tout le monde a détesté a été validé par Stanton qui, contrairement à ce qu'on a dit, a eu un certain poids sur le marketing du film.

-L'étincelle qui a mis le feu au poudre et a lancé le "bad buzz" est une interview de Stanton par le New Yorker (bienveillante envers lui) où il montre une assurance un poil déconnectée du réel, et parle déjà de ses plans pour une sequel. Le journaliste du NewYorker calcule en fonction des moyennes dont il dispose que le film devrait rapporter 700 Millions de dollars pour justifier une sequel. Ce qui a posé immédiatement le film en cible vivante de ceux qui attaquent les budgets délirants d'Hollywood (et ils n'ont pas tout à fait à tort, dans ce cas, même si l'accusation selon laquelle le film était en dépassement de budget est fausse, c'est pire que cela : le budget de départ était en soit un dépassement de budget !).

Je signale ces deux points parce que ce sont ceux qui montrent le mieux qu'il n'y a pas eu conspiration… ou alors Stanton en faisait partie… En revanche, Sellers montre bien que le marketing du film a été victime d'une certaine incompréhension du projet et de l'interférence de la politique interne de Disney, quand il ne s'agit pas tout s'implement d'incompétence, formant ce qu'il appelle un "perfect storm" vers l'échec.


En fait, il développe vraiment très longuement les erreurs et le manque de réaction du marketing, jusqu'à devenir franchement ennuyeux par moment - la répétition devenant monotone. Par ailleurs il soulève un peu le voile sur les deals avec Marvel et Lucasfilm et explique comment cela a pu affecter les décisions concernant John Carter. Les personnalités d'Iger (CEO de Disney avec une restructuration en vue) et de Ross (chef des studios en remplacement de Cook, qui avait pour mission de transformer le studio Disney en pivot d'autres studios et réduire son volet créatif) sont aussi examinées de façon détaillée et au final, ce qui est le plus effrayant, c'est que Sellers soutient que tout le monde a joué son rôle comme il le devait…

Soulignons ici qu'à la lumière du livre de Sellers, l'argument "Le film a été sacrifié pour pouvoir acquérir Lucasfilm" est réversible : si Stanton avait négocié le film pour un budget raisonnable (plus difficile à attaquer et générant du coup moins d'articles cinglants) ou qu'il avait fait un homerun (c'est à dire un succès à la Avatar, Star Wars ou Matrix), Disney n'aurait pas eu le besoin d'acquérir Lucasfilm, ayant sa propre franchise SF sous la main. Donc ceux qui ne sont pas content de cette acquisition, vous n'avez qu'à blâmer Stanton (je plaisante… ou pas) !

Disney n'a pas fait tout ce qui était possible pour que le film fasse ce homerun (après le changement de direction du studio), mais il ne l'a pas empêché non plus allant jusqu'à payer une pub lors de la finale du Super Bowl (le spot le plus cher de la télé U.S. vu la popularité du football américain). Une part de hasard a alors joué dans le marketing. Beaucoup d'espoir était placé dans la pub de la finale du Super Bowl (c'était censé être le tournant de la campagne marketing) mais cela reposait sur un pari : le spot choisi devait durer 60 secondes et non 30 secondes. Il y avait deux volets dans la pub : l'un était une sorte de pub virale avec concours à a clé et l'autre un montage présentant des images choc pour la première fois (et montées par Stanton lui-même). La version de 30 secondes était un mauvais compromis et n'avait le temps que de montrer la partie "concours" d'une façon peu attrayante avec un extrait déjà vu - tout le monde savait qu'elle était très mauvaise mais le pari fut tenté en ta
blant sur le fait que ce serait la version de 60 secondes qui serait diffusée. Au final, que croyez vous qu'il arriva ? Vous avez raison : le spot de 30 secondes (l'annonceur n'a pas son mot à dire, ça dépend des opportunités du match).


Maintenant, malchance mise à part, on est en droit de douter qu'un tel homerun fut jamais possible… Le film aurait pu faire beaucoup mieux mais sa trame narrative, malgré le fait qu'elle soit tiré d'un roman archétypal, n'a pas le caractère évident et universel qui a permis le succès d'Avatar (et qui curieusement est parfois vu comme une faiblesse par ceux qui croient savoir comment on écrit un scénario). On sait d'ailleurs très bien que le marketing ne suffit jamais à lui seul, à part pour lancer la première semaine. En fait, personne ne sait vraiment ce qui est suffisant ou pas (à part peut-être Spielberg…), sinon que bien peu de films (bons ou mauvais) sont taillés pour faire des succès retentissants.

L'aspect réellement passionnant du livre de Sellers est le constat qu'il permet de faire sur les changements intervenus récemment et encore mal compris par les executives du marketing. L'auteur, qui a été promu "représentant des fans" en raison de son blog à succès "The John Carter Files", rencontre les responsables du marketing de Disney dans l'espoir de les aider à comprendre comment vendre le projet et ils ne trouvent rien d'autre à lui répéter que : "Que pouvons-nous faire pour les fans ?". Il essaye de leur faire comprendre que c'est le contraire, que c'est eux qui ont besoin des fans pour qu'ils se battent plus efficacement pour le film, et que Disney devrait écouter leurs feedbacks et propositions, voire leur donner des consignes. En vain.

Sa conclusion ? Pas loin de celle que je pressentais : il n'y a pas eu de conspiration contre le film, juste un ensemble de mauvaises circonstances et d'egos. Ce qui n'enlève pas la responsabilité des personnalités impliquées. Parmi lesquelles les chefs des studios et du marketing, mais aussi Andrew Stanton lui-même, enfant gâté de Pixar, qui a négocié un budget trop élevé (les réalisateurs chevronnés savent que c'est un piège) et s'est retrouvé par contrat quasi en roue libre (et même comme ça, apparemment, il n'est qu'à demi satisfait du résultat lui-même car il aurait voulu plus de reshoots… !). Oui trop de liberté et d'argent peuvent être un piège pour un réalisateur, Stanton n'est pas le premier à tomber dedans… (Tous les réalisateurs qui rament pour trouver des sous trouveront, je l'espère, une consolation à cette idée). J'ajouterais quant à moi, que faire appel à un prix Pullitzer n'est pas une garantie qu'on aura un scénario bien structuré, et qu'il semble évident qu'une réécriture au moment du développement sera moins onéreuse qu'après le tournage… mais encore une fois, qu'est-ce que j'en sais ?

L'avant-dernier chapitre du livre, sans vraiment l'avouer mais de façon volontaire je crois, est d'ailleurs une réfutation directe des déclarations de Stanton comme quoi sa méthode de faire des reshoots jusqu'à ce que le film marche est "la bonne façon de faire du cinéma"… La bonne façon, c'est d'être pragmatique. Et c'est paradoxalement au nom de ce pragmatisme que Michael Sellers espère, avec une passion communicative pour quiconque aime Burroughs, que le cycle de ce dernier sur Barsoom ne sera pas abandonné au cinéma. J'aimerais croire qu'il a raison, qu'un reboot (à defaut d'une sequel) sera possible un jour. Mais je doute que ce soit pour tout de suite.

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Published by Struggling Writer - dans Cinéma
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