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Articles sur la narration, les séries, le jeu de rôle et les scénarios. Bref, la fiction en général.

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L'honnête ruse d'Odysseus





Attention, cet article contient des spoilers pour une histoire datant d'il y a 3000 ans.
J'espère que c'est OK.


Cela étant dit,  je vous conseille fortement de voir le film de Nolan avant de lire l'article.




Ἄνδρα μοι ἔννεπε, Μοῦσα, πολύτροπον, ὃς μάλα πολλὰ πλάγχθη, ἐπεὶ Τροίης ἱερὸν πτολίεθρον ἔπερσεν·

 

L'image la plus emblématique de L'Odyssée de Nolan n'est pour moi ni le Cyclope, ni Circé, ni l'apparition des géants de fer. C'est simplement le visage franc et mélancolique de Matt Damon qui représente parfaitement Ulysse tel que je me le suis toujours représenté depuis l'enfance. Je ne pensais d'ailleurs pas que ça pouvait être controversé avant d'en parler autour de moi et d'entendre quelques critiques.

Donc, cette fois, Nolan se mesure à l'un des récits fondateurs de la tradition grecque : L'Odyssée. Est-ce surprenant ?

Memento racontait comment notre mémoire, sensible au déni, nous permet de manipuler notre propre récit. Insomnia racontait l'histoire d'un policier prisonnier d'un mensonge et de son héritage ; Le Prestige, le sacrifice consenti par l'illusionniste pour produire l'illusion ; la trilogie Dark Knight, la notion de héros et la création même d'une légende ; Inception, la manière dont une histoire peut implanter une idée dans notre esprit jusqu'à réorganiser une existence entière ; Interstellar, un voyage aux confins de l'espace et du temps vers un retour impossible ; Dunkirk, une défaite fragmentée en trois récits parallèles aux temporalités différentes ; Tenet, l'idée même que le temps linéaire et sa logique constituent un obstacle à la narration ; Oppenheimer, le gouffre entre le sentiment d'être justifié et la réalité d'une action. Récit non linéaire de voyage, de mémoire, de passage du temps, de ruse, de justification, de mythe et de guerre, L'Odyssée semble s'inscrire dans la continuité de toute sa filmographie.

Nolan n'adapte pas tellement Homère : il raconte L'Odyssée, le mythe, en s'inspirant de diverses sources, parmi lesquelles ses souvenirs d'une pièce jouée pendant l'enfance, Virgile, mais aussi les connaissances contemporaines sur l'effondrement de l'âge du Bronze. Il dit ne pas avoir voulu faire une version révisionniste du mythe. Pour autant, il cite La Dernière Tentation du Christ comme inspiration pour l'authenticité émotionnelle de son personnage central.

Pour comprendre ce que Nolan raconte réellement, il faut d'abord comprendre pourquoi il a choisi ce visage particulier auquel la majorité des spectateurs aura spontanément envie de faire confiance.

1. La Promesse

Certains se sont donc étonnés que Matt Damon joue Odysseus comme un honnête homme portant une profonde blessure, plutôt que comme un être machiavélique dont chaque regard trahirait les calculs permanents. Cette critique m'étonne d'autant plus qu'elle vient d'universitaires et de lettrés qui ont tendance à accuser le film de manquer de subtilité. Apparemment, il ne leur vient pas à l’esprit qu’un personnage dont les calculs se liraient sur le visage ne tromperait pas grand monde, et surtout pas le spectateur. Ça marche plus ou moins pour Loki dans Marvel, mais qui peut vraiment croire que ce serait adapté à l'esthétique ancrée dans le réel de Nolan ?

Le personnage d'Ulysse a toujours divisé. Certains ne voyaient en lui que du machiavélisme. Cette méfiance était accentuée dans une partie de la tradition romaine. Lorsque Rome se donne Troie pour origine mythique à travers Énée, on commence à regarder Ulysse depuis le camp des vaincus magnifiques : il n'est plus seulement le héros grec du retour, mais devient l'artisan de la destruction de Troie, source mythique de la civilisation romaine. Virgile le désigne ainsi comme le dirus Ulixes, le terrible Ulysse. C'est aussi de lui que vient la mention de Sinon, le soldat trahi joué par Elliot Page et dont Odysseus prendra le nom.

D'autres ont pourtant préféré voir en lui une figure emblématique de l'humanité grecque, tour à tour marchand, marin, explorateur et soldat, parfois faillible, toujours rusé, souvent attachant.

Nolan réussit le tour de force de permettre à ces deux visions de se rejoindre.

En choisissant Matt Damon, Nolan a bien expliqué avoir voulu une présence que les spectateurs voient comme digne de confiance. Dans un entretien accordé à Brut du 17 juillet 2026, il affirme :

« He's a movie star who is capable of bringing the audience with him into his way of seeing the world. And as a filmmaker that lets you leave the character's rough edges. It lets you have the character be more challenging. Because you're confident that the audience trusts Matt. They go with him. So you can sort of use that, challenge that relationship with the audience a bit. »

Traduction : 

« C'est une star de cinéma capable d'entraîner le public dans sa manière de voir le monde. Pour un cinéaste, cela permet de conserver les aspérités du personnage, de le rendre plus dérangeant, parce qu'on sait que le public fait confiance à Matt. Il le suit. On peut donc s'appuyer sur cette confiance et mettre un peu à l'épreuve la relation du public avec le personnage. »

Le choix du mot « confiance » (trust) est intéressant.

Pour son projet, cette confiance qu'inspire l'acteur convient en effet bien mieux que la représentation caricaturale de l'homme aux mille ruses réclamée par certains au nom de la tradition. Ceux-ci semblent imaginer une version antique du personnage de Ripley, incarné par Matt Damon au début de sa carrière. Mais le Ripley d'Anthony Minghella trompe son monde parce qu'il a pour objectif de cacher son identité et de continuer à se leurrer sur lui-même. L'Odysseus de Nolan, tout aussi tragique et non moins complexe, ruse parce qu'il aimerait redevenir celui qu'il était avant son départ ; son parcours vise à se retrouver et être enfin honnête avec lui-même.

Son intelligence n'a pas besoin d'être martelée : elle organise tout le récit et les choix de mise en scène. Elle ne sera pourtant comprise dans sa subtilité qu'à la toute fin du film.

Mais dès le début, Matt Damon nous donne toutes les raisons d'accorder notre confiance à Odysseus. Reste à découvrir ce que Christopher Nolan, habitué des surprises dramatiques, compte en faire.

2. Le Tour

Chez Nolan, toutes les parties consacrées aux péripéties du voyage de retour sont racontées par Odysseus à Calypso. Ce sont également les épisodes où la dimension fantastique est la plus marquée, en rupture avec le reste du film, consacré aux aventures de Télémaque et à la confrontation de Pénélope avec les prétendants. Rien ne nous oblige à considérer ces récits comme une reproduction fidèle de ce qui s'est réellement passé, si ce n'est la confiance que nous inspire Matt Damon et le fait qu'ils correspondent plus ou moins à notre connaissance du mythe. L'ouverture du film nous prévient pourtant que nous entrons dans « une époque de magie apparente », a time of apparent magic. Ce que nous voyons à l'écran pendant ces épisodes relèverait donc de cette magie « apparente » ? Mais alors, que cache cette apparence ?

Les épisodes ont été réarrangés par Nolan pour raconter autre chose que les obstacles fantastiques et les péripéties rencontrés sur le chemin du retour. Chacun d'entre eux transforme une violence liée à la guerre en épreuve mythologique : à Ismarus, la peur que les Grecs inspirent ; chez le Cyclope, la mort qui les frappe aveuglément ; face aux Lestrygons, la terreur du combat et de l'oblitération avec l'arrivée de l'âge du Fer ; avec Circé, le rappel des viols qu'ils ont commis ou laissé faire lors du sac de Troie ; dans l'Hadès, la culpabilité du survivant ; face au chant des Sirènes, le regret du temps à jamais perdu ; de Charybde en Scylla, la culpabilité et les conséquences du commandement ; enfin, avec le troupeau d'Apollon, l'incapacité des soldats grecs à résister à leurs pulsions autodestructrices, qui annoncent celles qu'Odysseus révélera lorsqu'il racontera les conséquences du sac de Troie.

Le choix de transformer le pillage féroce d'Ismarus chez Homère en un malentendu culturel est bien plus subtil qu'il n'y paraît. Cette réécriture devient plus visible encore du fait que les habitants d'Ismarus parlent grec, tandis que les hommes d'Odysseus parlent anglais. Le procédé, assez brechtien, expose la convention de l'adaptation au lieu de la dissimuler. Comme ce choix n'est pas traité comme un clin d'œil appuyé, certains critiques semblent être passés à côté de sa signification.

Chez Homère, les Grecs trahissent les habitants d'Ismarus et pillent leur village comme ils l'ont fait à Troie. Chez Nolan, Odysseus raconte que les villageois ont paniqué et incendié leur propre village sous l'effet de la terreur que leur inspiraient les peuples de la mer. La version est un peu trop commode, et assez étrange pour mettre la puce à l'oreille : Odysseus demeure la cause de la catastrophe tout en échappant à sa responsabilité. Seule l'interprétation parfaitement sincère de Matt Damon permet à cette histoire de rester crédible dans le cadre du film. À mon sens, Nolan nous met en demeure dès le départ de choisir de croire ou non son protagoniste.

Mais alors, si Odysseus peut ainsi se soustraire à sa responsabilité en réinventant le pillage d'Ismarus, jusqu'où s'étend sa réécriture des événements ? Cet Odysseus est bien celui de notre époque.

La scène des Lestrygons ouvre une autre piste. Chez Hésiode, l'histoire humaine descend de la race d'or à la race de fer, en passant par les races d'argent et de bronze, puis par celle des héros. La grandeur appartient au passé : les hommes des âges anciens sont plus puissants que ceux du présent, tandis que l'âge du Fer est celui de la diminution et de la déchéance.

Le récit d'Odysseus, porté par Matt Damon, inverse ce mouvement. Ses géants ne viennent pas du passé : ils annoncent l'avenir. L'âge du Fer surgit comme une force plus grande, capable d'effacer le monde qui l'a précédé. Le film joue sur la double signification de l'âge du Bronze : une période historique promise à l'effondrement et bientôt suivie par l'âge du Fer, mais aussi un âge mythologique peuplé d'hommes voués à la guerre et destinés à s'anéantir eux-mêmes. 

À la culture grecque qui agrandit le passé, Nolan oppose notre propre conception du temps, qui a plutôt tendance à agrandir l'avenir. Annoncée par un enfant narquois, la charge de ces géants de fer indique que l'âge du Fer ne sera pas celui de la paix ni de l'accueil des étrangers. La terreur qu'ils inspirent fait écho à la fois à celle qu'éprouvera Odysseus lorsqu'il comprendra ce que sa ruse a engendré et à celle que les Achéens ont provoquée lors du sac de Troie.

Je pourrais continuer longtemps, car chacun des épisodes racontés à Calypso permettrait une analyse approfondie. Certains critiques ont d'ailleurs très bien parlé du Cyclope ou de Circé en particulier. Tout ce qui importe dans le cadre de cet article, c'est de retenir que chacune de ces séquences fonctionne comme un court métrage racontant, sous une forme transposée, le traumatisme et les regrets d'Odysseus.

Nolan confie à Calypso une fonction qui n'est pas la sienne chez Homère. Dans L'Odyssée, Ulysse raconte ses aventures aux Phéaciens ; Calypso n'en est ni l'instigatrice ni l'auditrice. Mais ici, tout en lui conservant son identité de nymphe, Nolan lui attribue ici quasiment une fonction de muse.

Dans la version classique, Calypso propose à Ulysse de ne plus vieillir et de devenir immortel s'il renonce à son retour. Cette offre semble disparaître chez Nolan. En réalité, elle change de forme : en aidant Odysseus à construire le récit qui lui survivra, Calypso, devenue une figure guérisseuse à l'amour généreux, lui permet d'échapper au temps sans renoncer à Ithaque.

Elle lui fournit d'abord le lotus pour l'aider, par l'oubli, à survivre à sa souffrance, puis l'encourage à raconter ce qu'il a vécu. La légende naît ainsi de la tension entre l'oubli et la mémoire : le lotus desserre l'emprise du traumatisme et du réel, tandis que Calypso écoute, console et met le récit en perspective. L'expérience d'Odysseus prend alors une forme qui permet à l'indicible d'être raconté, entendu et transmis, et à l'horreur de revêtir les oripeaux d'un récit universel.

Les « peuples de la mer » dont s'inquiètent plusieurs personnages au cours du film ne figurent pas dans le récit de L'Odyssée, mais dans l'historiographie moderne de l'effondrement des civilisations de l'âge du Bronze. En les introduisant dans le mythe, Nolan intègre une hypothèse de notre temps en la déguisant sous les oripeaux de la rumeur. J'ai le sentiment que ce choix n'a pas été très bien compris par ceux qui l'ont relevé.

La réponse apportée par le film à l'énigme des peuples de la mer confronte notre conception moderne d'un temps linéaire à la matière même du mythe. Nolan ne suggère pas que l'histoire devient mythe, puisque c'est précisément cette part historique qui sera oubliée. Le mythe perdure en se laissant adapter par ceux qui le transmettent. La version de Nolan ne remplace donc pas le poème épique attribué à Homère : elle intègre les savoirs et les inquiétudes de notre présent et contribue ainsi à maintenir le récit vivant.

Le film ne se contente donc pas de mythifier les souvenirs d'Odysseus : il mythifie aussi notre propre savoir. Cette narration reste cohérente sans jamais se présenter comme une entreprise de vulgarisation, au grand regret peut-être des classicistes qui auraient préféré lui assigner cette fonction. Reste à comprendre pourquoi la narration choisit de mêler, avec une splendeur visuelle héritée de David Lean et teintée de la mélancolie propre à Christopher Nolan, vérité, hypothèse et légende.

3. Le prestige

Il n'est pas certain que Calypso soit, en définitive, plus réelle qu'Athéna ou que Polyphème. Je ne pense pas être le seul à l'avoir ressenti.

Le récit qu'Odysseus tisse au cours du film constitue la plus importante de ses ruses. Pour que cette tromperie fonctionne, il faut bien qu'il nous raconte avec une parfaite honnêteté émotionnelle ce qui n'est jamais vraiment arrivé.

Le spectateur perçoit donc rarement la ruse à l'œuvre dans les récits qui structurent le film, alors même que leur seule source reste Odysseus. Celui-ci ne se contente pas d'être le héros du film : en opposition explicite avec les bardes qui le chantent, il devient peu à peu le narrateur, l'organisateur et, en grande partie, l'auteur de son propre mythe, avec l'aide de Calypso et de la fleur de lotus.

À l'instar de Cobb, qui cherche lui aussi à revenir chez lui, échoue sur une plage et doit se résoudre à changer son histoire pour parvenir à rentrer chez lui, Odysseus est en partie le jouet du récit illusoire né de son traumatisme. On notera qu'il organise la narration de ses aventures autour de sa propre impuissance face à sa légende et au destin funeste de ses compagnons. Il ne pourra se retrouver qu'en reprenant son destin et son récit en main.

Sa ruse principale consiste à forger le poème dont il sera la matière. Odysseus, brisé par la guerre, se reconstruit à travers un récit qui entre en concurrence avec la légende déjà colportée de son vivant.

Pour offrir ce récit à la mémoire collective, il devient un guerrier poète dont l'arc résonne comme une harpe. Lorsque la note parfaite retentit, il n'a plus d'autre choix que de combattre, chez lui, ceux qui, pour le remplacer, ont cru pouvoir profiter de son absence et de la guerre dont il échoue à revenir. Il lui faut enfin imposer au monde son propre récit, ce qui n'ira pas sans un sacrifice. Au terme de son voyage, il amène ainsi la destruction dans son palais et brise, en toute conscience cette fois, la règle de Zeus, sachant que cela le condamne à un exil définitif.

À la fin du film, alors qu'il entrevoit la chute de sa civilisation, Odysseus affirme l'importance de la transmission orale : son histoire doit perdurer jusqu'à ce que quelqu'un puisse l'écrire. À ce stade, le film ne laisse aucun doute : la structure du poème homérique vient en grande partie de lui. Odysseus prépare tout au long du film la version de son histoire qui sera transmise aux générations suivantes, jusqu'à ce que le poème attribué à Homère lui donne une forme durable. Par la forme qu'il lui donne, il s'assure qu'elle pourra traverser le temps. Il permet ainsi à l'essence de son expérience de la guerre et de la destruction d'une civilisation de lui survivre. Il est, chez Nolan, un héros faillible qui s'est façonné lui-même et ne peut exister qu'au carrefour de sa propre légende et de l'humanité.

Et donc, pour offrir à Télémaque, son fils, la paix qui lui échappe à jamais, Odysseus ment pour mieux dire la vérité : le film entier raconte l'inception de son récit dans la mémoire collective. C'est inscrit dans sa structure même : le film s'ouvre sur un barde qui se souvient du passé et se referme sur Odysseus qui, ayant réécrit la fin de son histoire, prédit l'avenir.

Nolan revient sans cesse à ces questions : pourquoi avons-nous besoin de récits ? Pourquoi notre mémoire a-t-elle besoin de continuité ? Quel est le prix des histoires que nous nous inventons ? Qu'est-ce qu'un récit, sinon un voyage dans le temps ? De film en film, il décline ces thèmes sous différents angles. Alors, ce n'est pas étonnant que sa vision, au lieu de se contenter d'adapter fidèlement L'Odyssée, courbe le récit pour qu'il porte sur les complexités de la narration elle-même.

L'Odysseus de Nolan transmet le souvenir de son voyage et incarne, sous une forme narrative, l'effondrement de son monde et les ambiguïtés humaines de ceux qui y ont participé. À travers lui, le film nous incite peut-être à envisager celui du nôtre et les histoires qu'il reste à raconter. Peut-être. Je suis en tout cas certain que le récit mythique et sa place dans l'identité humaine constituent le sujet central du film. La guerre et l'effondrement d'une civilisation en sont la matière. Nourri par le mythe et guidé par un profond respect pour la réalité émotionnelle du traumatisme, le mouvement dramatique du scénario permet de ressentir sans avoir besoin de le nommer comment la sublimation d'une souffrance parvient à engendrer une légende universelle. Odysseus est à la fois le sujet et l'artisan de cette transformation, accomplie par la réécriture d'une violence passée et d'un monde antique qu'on ne pourra jamais percevoir que par échos.

Pris pour ce qu'il est, et non regardé avec condescendance comme une ombre dégradée du récit classique d'Homère projetée sur l'écran cinématographique de la caverne de Platon à l'usage de masses ignorantes de la vraie lumière, le film interroge en profondeur ce que les sociétés font de la violence qu'elles ont produite, ce que les survivants d'une guerre en racontent et la manière dont le récit de l'échec et de la destruction d'une civilisation se mue en un mythe aux significations multiples, à destination d'un avenir incertain. 

Le « prestige » du film semble avoir échappé à ceux qui, comme Vincent Cespedes, Emily Wilson ou Romaric Godin, ont cédé à leur hubris de classicistes ou d'analystes politiques plutôt qu'à l'appel du voyage artistique. Sa puissance, son ambition et la beauté de ses scènes me semblent pourtant quasi inégalées dans le domaine de la représentation mythologique au cinéma à ce jour. Après tout, tant pis pour eux s'ils n'ont voulu y trouver que ce qu'ils y avaient eux-mêmes apporté.

Ces sujets sont assez riches pour qu'il soit inutile de réduire le film à l'illustration prosaïque d'une conjoncture politique particulière, et encore moins de le confiner à l'expression d'une nostalgie de la mondialisation néolibérale. Il n'est évidemment pas interdit de le faire, mais ce genre d'interprétation est, en définitive, tout aussi stupide et prosaïque que les procès en wokisme.

Tout en rendant hommage aux différents récits classiques consacrés au personnage, Nolan se réapproprie de plein droit Odysseus pour raconter le voyage d'un être traumatisé, assez rusé pour tromper la souffrance elle-même et la façonner en mythe, afin d'offrir aux générations futures le rêve d'un possible retour à Ithaque, à jamais inaccessible pour lui.

« A new dawn will break over the darkened world. And all our mistakes will once again be forgotten. »

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