Il n'y a pas si longtemps, la plupart des séries se contentaient encore d'aligner des épisodes indépendants les uns derrières les autres. Et, lorsqu'une série s'achevait, on attendait du dernier épisode qu'il soit un résumé de ce qu'on aimait dans la série, une façon de lui dire adieu.
Mais depuis que les séries feuilletonnantes (24, Six Feet Under, Heroes) sont apparues, l'attente du spectateur sur le dernier épisode d'une série de ce genre a quelque peu changé : celle-ci doit être l'équivalent d'un dénouement et, plus qu'un adieu, une conclusion qui éclaire l'ensemble de la série. Une série feuilletonnante, c'est un peu comme un roman : chaque chapitre (ou épisode) est censé faire avancer l'intrigue ou donner un élement thématique ou narratif essentiel pour améliorer la perception de l'ensemble. Si les épisodes sont comparables à des chapitres, les saisons (c'est à dire le nombre d'épisodes proposés sur un an) sont comparables à des "volumes". Chaque saison peut être :
• relativement indépendante, avec une construction qui lui soit propre et un arc dramatique bouclé de façon plus ou moins satisfaisante – ce qui n'exclut pas le cliffhanger (comme c'est le cas pour 24, ou The Wire),
• l'extrait d'une chronique qui ne présente pas de rupture narrative avec le reste de la série, mais uniquement une unité temporelle (Gilmore Girls, Once and Again ou Friends),
• ou une partie de l'histoire, avec ses thèmes et ses caractéristiques propres, mais qui ne saurait résoudre de façon satisfaisante l'arc narratif essentiel à son projet (Lost, Battlestar Galactica).
Bien sûr certaines saisons peuvent combiner deux ou même les trois caractéristiques.
Quoiqu'il en soit, les scénaristes de séries feuilletonnantes ont rapidement eu à résoudre un problème majeur de narration : comment raconter une histoire satisfaisante si le moment de la fin n'est pas déterminable, si l'on ne peut savoir la conclusion à l'avance ? Apparemment, le principe qui prévaut encore à la télévision est le suivant : "tant que la série marche ou qu'elle apporte quelque chose à la chaîne, elle est renouvelée l'année suivante. Si la série perd trop d'audience ou qu'elle n'intéresse plus la chaîne (ça ne revient pas au même car il pouvait y avoir d'autres considération que le succès, comme le prestige…), on l'annule." Les seules exceptions sont les séries qui ont duré très longtemps (type MASH, Seinfeld, Friends) et dont l'équipe créative ou les acteurs principaux sont devenus suffisamment puissants pour imposer à leur chaîne d'achever la série en plein succès.
Si des évènements extérieurs à la narration sont seuls à pouvoir déterminer le moment où les séries se terminent, le type et la qualité des histoires qu'elles racontent sera limité. Imaginez qu'il en aille de même pour les romans : une grande quête (que ce soit la recherche d'une baleine blanche, ou la destruction d'un anneau au cœur du Mordor) deviendrait impossible - ou en tout cas frustrante –, puisque l'intérêt même d'une telle quête dépend étroitement du fait que l'histoire avance, que les personnages évoluent et que le but ultime se rapproche. Aucun personnage principal ne pourrait espérer atteindre à la dimension tragique d'un Dorian Gray ou d'un Humbert Humbert, puisque son destin lui échapperait constamment. Bref, sans la perspective d'une fin, une série feuilletonnante risque de n'être qu'un produit bâtard de la série classique, et bien moins satisfaisante sur le long terme.
Mais si l'on veut à raconter une histoire sur le long terme, la perspective d'une fin est un élément indissociable de sa construction et, même, de son intérêt. Lorsqu'une une limite est donnée à l'histoire, il devient possible de planifier le dénouement des différents arcs dramatiques, sans risque de causer un déclin d'intérêt pour la série ou de donner au spectateur l'impression de faire du surplace.
Si le seul critère qui préside à la poursuite ou l'arrêt d'une série feuilletonnante se trouve être son succès, et non son rythme naturel de narration, toute résolution de situation doit s'accompagner d'une relance narrative d'un intérêt équivalent. Dans le cas contraire, on risque fort de trouver que la série n'a pas "su se renouveler", c'est à dire que ses concepteurs n'ont pas su repérer un élément important qui faisait l'intérêt de leur série… ou, à l'inverse, l'ont interprêté trop littéralement et répété sans amener d'idée nouvelle.
Au bout d'un moment, même pour une série peu feuilletonnante, il devient juste impossible pour les scénaristes de continuer à raconter une histoire sans changer le contrat qui a été passé au départ avec le spectateur. Soixante épisodes de marivaudage sentimental sans "concrétiser", ça devient critique et on n'est pas loin de tomber dans du Beckett – sans que ce soit un choix volontaire. Dans ce cas, si la série doit encore durer, la tentation est grande de vouloir entamer une nouvelle phase dans la relation entre ces personnages (avec les risques que cela comporte d'ôter tout intérêt à la série son principal élément dramatique ayant été dénoué), comme ce fut le cas dans Clair de Lune ou Lois & Clark, au grand dam des chaînes qui virent les audiences chuter et annulèrent rapidement les séries peu après. Certains responsables de télévision en conclurent qu'il ne fallait pas tuer la poule aux œufs d'or en donnant au spectateur ce qu'il veut. C'est en partie vrai, mais ça ne veut pas dire qu'on puisse longtemps lui refuser ce dont il a besoin : c'est à dire le dénouement naturel et satisfaisant d'une situation.
En fait, cela fait longtemps que les spectateurs américains ont, à la différence des chaînes, compris l'intérêt de finir une série à temps. Lorsqu'une série dure trop longtemps et tombe dans une impasse créative, ils ont même inventé une expression assez intéressante : "to jump the shark". À l'origine du terme se trouve un épisode de Happy Days où Fonzie tente de sauter en ski nautique au dessus d'un bassin contenant un requin. Adolescent, j'étais un fan de Happy Days, et j'ai un souvenir très clair de cet épisode et du plaisir qu'il m'avait procuré (wouah ! Fonzie est vraiment cool). Je comprends cependant aujourd'hui que les spectateurs plus avertis se soient demandés si leur série, qui au départ était censée parler des sixties et de l'apprentissage du sexe et de la vie, n'avait pas échappé à tout contrôle...
Récemment, les producteurs de Lost ont annoncé que la série se terminerait dans deux saison après une longue bataille contre Fox, la chaîne qui en possédait les droits, pour avoir la possibilité de donner une limite à la série (bataille subtile qui dura deux ans, et où ils ont été appuyé par Stephen King lui-même qui s'est fendu d'un article).
D'autre part, les créateurs de Battlestar Galactica ont déclaré vouloir terminer la série l'année prochaine, non par nécessité économique, mais parce qu'il leur apparaissait que les éléments mis en place allaient prochainement trouver leur résolution naturelle et qu'ils ne voulaient pas étirer artificiellement l'intrigue. Dans les deux cas, je trouve que cette perspective d'une fin annoncée est saine et rassurante : fait rare, ce n'est pas une fatigue créative, un échec commercial ou un besoin de changement qui décide de la fin d'une série, mais une nécessité narrative.
On n'ose espérer que cela puisse être généralisé pour les séries feuilletonnantes de ce type. Evidemment, certains "fans" seront déçus. Quand on aime les personnages d'une série feuilletonnante, on voudrait bien sûr que celle-ci ne finisse jamais. Mais il leur faudra aussi admettre qu'une série qui n'envisage pas sa propre fin tourne à vide et risque fort d'être, en définitive, une histoire insatisfaisante.
(Et là vous me dites : "c'est très bien de parler des séries qui font le choix de s'arrêter. Mais qu'en est-il des séries qu'on arrête trop tôt ?"
Ben… on verra ça une autre fois. À suivre, donc...)