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Articles Par Mois

6 juin 2007 3 06 /06 /juin /2007 03:44
"Il n'y a sûrement rien d'autre que le seul objectif du moment présent. Toute la vie d'un homme est une succession de moment après moment. Si quelqu'un comprend pleinement le moment présent, il n'aura rien d'autre à faire et rien d'autre à poursuivre."
Josho Yamamoto
Hagakure


Lorsque l'on parle de 24 heures, on aurait avant tout tendance à aborder la forme de la série, parler de son rythme effrené, de sa construction ou même de son aspect politique. Il existe cependant peu d'analyse sur le personnage de Jack Bauer lui-même, bien qu'il soit devenu aujourd'hui quasi-proverbial.

Créer un personnage de fiction attachant  est  un problème central pour le scénariste de télévision. Pendant longtemps, on attendait du héros central d'une série populaire américaine qu'il soit "sympathique". Cela sous-entendait que le personnage possèdât une certaine rectitude morale, et en particulier que son utilisation de la violence corresponde plus ou moins à la morale collective (qu'il applique la légitime défense, ou l'assistance à personne en danger). Lorsque ce n'était pas le cas (comme dans cet épisode de Magnum qui s'achevait en montrant le héros tuer froidement un homme désarmé pour venger  la mort d'un ami), il fallait s'attendre à des protestations outragées de certains spectateurs.

Depuis quelques années cependant, les  networks acceptent qu'un personnage puisse être attachant sans pour autant adopter la morale collective comme sienne, ni même être un modèle de vertu.  Les chaînes semblent enfin accepter qu'un personnage intéressant – même antipathique – puisse être au moins aussi attachant qu'un personnage "sympathique". 

jack-bauer-1.jpgPar exemple, Jack Bauer peut être admirable et apprécié de bien des façons, mais il est difficile de le prendre pour un parangon de vertu ou un role model (et c'est en cela que les critiques qui estiment que la série célèbrerait l'utilisation de la torture se fondent sur une vision dépassée de ce qu'est un héros).

Bauer est, en apparence, une machine, un homme capable d'abandonner toute humanité pour sa mission. Il torture sans sourciller (plus ou moins). Il ment. Il tue. Il vole. Il met en danger ses proches. Tout cela est reconnu par les protagonistes de la série et les scénaristes. Pourtant, il semble difficile de ne pas concéder que Bauer obéit à une éthique, même si celle-ci est loin des canons occidentaux contemporains.

Il m'est récemment venu à l'idée que Jack Bauer était peut-être une des adaptations les plus convaincantes de la figure du samourai à l'époque moderne. Comme les meilleurs d'entre eux – ceux que l'art populaire japonais a idéalisé – il semble avoir établi une stricte échelle de loyauté, il obéit à ses supérieurs sans servilité (c'est à dire qu'il n'hésite pas à leur désobéir s'il doit servir un intérêt supérieur), il fait preuve d'une détermination sans faille, et, surtout, il ne craint apparemment pas la mort, n'hésitant pas à décider de sacrifier sa vie en un clin d'œil. Ce trait n'est jamais présenté comme une forme de témérité ou comme une attitude suicidaire, mais est proche de l'authentique dédain de la mort prôné par le Bushido

Jack Bauer maîtrise ses émotions (autant qu'il est humainement possible) pour qu'elles ne le freinent pas dans l'accomplissement de son devoir et semble capable de prendre des décisions impossible "à la pointe de l'instant" (qualité essentielle du samourai : le Hagakure dit quelque part qu'il faut savoir prendre une décision en l'espace de sept respirations). Sans parler de ses nombreuses stratégies utilisant "l'apparence et l'intention" pour obtenir ce qu'il veut... "Quoique vous dissimuliez le vrai par une apparence extérieure, lorsque vous parvenez finalement à la vérité authentique, chacun de vos faux semblants fait alors partie intégrante de cette vérité." disait Yagyu Munenori.

Rappelons aussi cette image de Bauer marchant dans le soleil levant à la fin de la saison 4, alors qu'il est devenu en quelque sort un ronin, et qui pourrait évoquer un plan tiré de Sanjuro ou de Baby-Cart.

Dans son livre, la Voie du Samourai, Thomas Cleary montre l'importance du Zen dans l'élaboration de l'éthique du samurai, tout en écornant au passage certains cliché sur l'Orient Mystérieux. Il souligne la vision souvent distordue – purement béate ou énigmatique – que les occidentaux peuvent avoir du Zen. Il termine son ouvrage en disant : "Seule la vision impersonnelle et transculturelle du vrai Zen, différente en tout point des formes de compréhension superficielle qui confondent apparence et profondeur, est à même de distiguer le commerce de l'ignorance, d'avec la quête de la vérité."

Quoiqu'il en soit la prochaine fois que vous regarderez un épisode, demandez-vous si au-delà de son apparente frénésie, 24 heures ne serait pas une série profondément Zen.

   

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Published by Denys Corel - dans Séries Télé
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commentaires

Marc Bagur 23/11/2007 12:45

Tout le monde aura lu, bien sûr, "Dommage qu'il n'y AIT"... Heureusement, j'interviens avec 5 mois de retard.^^

Marc Bagur 23/11/2007 12:29

Dommage qu'il n'y est pas plus de commentaire. Billet bien inspiré qui aurait mérité un développement plus poussé. 24 est une série où il y a beaucoup plus à en dire que ce qu'on y voit car souvent, le message le plus lourd repose dans le creux du relief cinématographique, ce qui n'est pas dit, ce qui n'est pas fait, délimitent, circonscrivent le sens. Et l'oeuvre incite à imaginer les trajectoires elliptiques, à relier les pointillés, à respirer à la place du personnage. La figure du héros (pourquoi nous intéresse-t-il?), la morale (La fin justifie-t-elle les moyens ?), voilà les sujets fertiles de cette oeuvre.Il semble malheureusement que beaucoup ne la reçoive que comme un met à consommer de façon aussi frénétique et rapide que son histoire.L'action divertissante et superficielle à laquelle on aurait retiré l'idée qui permet au bras du héros de ne pas trembler.

Struggling Writer 23/11/2007 20:05

Merci.  Cela dit j'avais déjà pas mal développé  sur 24 dans  l'article que j'avais rédigé pour l'ouvrage "les Miroirs Obscurs" dirigé par Martin Winckler , même si cela ne concernait à l'époque que les deux premières saisons.Mais il est dommage en effet que la série soit souvent sous-estimée ou regardée avec mépris pour de mauvaises raisons (dans Libé par exemple)...