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Articles Par Mois

31 octobre 2007 3 31 /10 /octobre /2007 10:20
Il y a quelque temps, j'ai eu la chance de polémiquer avec Statler, sur son blog BALP.

Statler me fait à présent l'honneur d'une pensée fugitive à mon égard, sûrement provoquée par son état fiévreux (ainsi qu'une "éloge" dont l'ironie n'échappera à personne et qui est assortie d'un lien vers mon blog).

Tout en lui souhaitant un prompt rétablissement, je relève le paragraphe suivant au sujet du Laocoon (qui se trouve en passant être l'une des sculptures préférée de ma compagne, Delphes).
"On a presque honte de le rappeler : les oeuvres qui importent ne sont jamais conviviales. "Les oeuvres d'art suprêmes [concept il est vrai peu convivial], écrit Novalis dans son Brouillon général, sont purement et simplement déplaisantes." Il note cela à propos du groupe sculpté du Laocoon, et en réponse à l'essai de Goethe paru dans les Propylées, dans lequel celui-ci mettait au contraire l'accent sur le plaisir procuré par cette oeuvre."

Il y a effectivement de quoi avoir honte, c'est de nos jours à peu près aussi pertinent que du Finkelkraut...

La question du plaisir dans l'art ne se pose evidemment plus en ses termes, avec ou sans argument d'autorité. Un projet artistique ne devrait pas être jugé en fonction de la convivialité ou non de l'œuvre d'art produite.

Au XIXe siècle, le propos de Novalis se comprenait : il fallait s'opposer à la dictature quasi-unique et bourgeoise du bon goût, ce qui obligeait à une certaine radicalité.
En revanche, à notre époque, où ce combat est à peu près gagné, refuser qu'une œuvre d'art puisse comporter une dimension de plaisir, loin d'être audacieux, semble surtout la version éduquée d'une tentative assez banale et egocentrique d'imposer son goût particulier comme étant le "bon". Cela constitue l'essence de la conception bourgeoise moderne de l'art, qui s'est quelque peu adaptée depuis le siècle dernier pour échapper au ridicule – sans y parvenir tout à fait. Au lieu de vouloir imposer un art au service d'une notion unique et restreinte du beau, le bourgeois de notre époque préfère instrumentaliser l'art comme un marquage social permettant de trier le bon grain de l'ivraie.

Il est entendu que pour notre bourgeois moderne (
au sens que Flaubert - et non les Maoistes des années 70 - donnaient à ce mot, et qui donc englobe une attitude non le fait d'être riche ou pauvre, de droite ou de gauche, bohème ou pas), le bon grain est constitué de ceux qui admirent un art réputé "difficile d'accès". Certains de nos bourgeois préfèreront exclusivement les classiques, d'autres les avant-gardistes, d'autres encore des deux à la fois, d'après des critères qui pourront varier selon l'orientation politique, la lecture choisie d'hebdomadaires culturels et la formation universitaire... Mais, au final, peu importe les œuvres, du moment qu'elles suffisent à servir de critères pour se reconnaître entre gens du même monde (que ce soit entre anarchistes mondains, étudiants en art ou grands bourgeois…).

L'ivraie ce sont ceux qui "consomment" un art qui serait, en théorie, déterminé par le seul plaisir imbécile du spectateur – ce qui justifie une condescendance envers les arts dits populaires et un mépris du grand public, auquel le bourgeois de notre époque ne veut surtout pas être assimilé. Bref, le critère du plaisir permet de reconnaître les siens, de définir son appartenance et de ne surtout pas prendre le risque d'être engagé tout entier dans un jugement esthétique...

Le lien que je fais entre les deux conceptions bourgeoises (version XIXe et version actuelle) c'est qu'elles n'examinent pas – justement – l'engagement (qu'il ne faut pas entendre dans le sens bien trop restreint d'engagement politique) d'un artiste dans son œuvre, et tentent d'imposer un goût particulier comme un absolu. Énoncer un critère tel que "les œuvres qui importent ne sont jamais conviviales" ne demande pas la moindre prise de risque de la part du spectateur/lecteur, simplement de savoir reconnaître les œuvres conviviales et celles qui ne le sont pas (ce n'est pas trop dur), pour pouvoir déterminer sans avoir eu à se prendre le risque de baser son opinion sur sa propre intuition, sa sensibilité, sa connaissance, bref son engagement, lesquelles importent on non...

Si l'engagement de spectateur est nécessaire pour qu'il puisse apprécier une œuvre, c'est bien sûr en réponse à l'engagement attendu de l'artiste lui-même, engagement qui peut prendre bien des formes, y compris celle de la convivialité. Que ce soit pour attirer son public dans le but de le surprendre ensuite (ce que Samuel Fuller appelait "passer en contrebande") ou parce qu'un projet artistique nécessite de produire une sensation d'évidence : être facile d'accès va souvent de pair avec une vision ambitieuse de son art.


Une œuvre ne se juge évidemment pas d'après celui qui la produite, pas plus qu'elle ne permet de juger son auteur en tant qu'être humain (mettre les artistes sur le même pied ou piédestal que leur œuvre est le meilleur moyen de ne pas écouter ce que ces œuvres ont à dire). Mais
dans tous les cas, l'engagement d'un artiste dans son œuvre est une nécessité absolue pour que son travail puisse aspirer à être plus qu'une gentille création décorative. (Nécessité absolue bien sûr, mais non suffisante, ce serait trop facile...)

Par ailleurs aujourd'hui, l'affirmation aristocratique et provocatrice d'un goût a priori marginal ne constitue plus une réponse appropriée aux conceptions restrictives des arts "pompiers" et "bourgeois" de notre époque. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus, mais je m'en tiendrai à l'essentiel : la défense radicale et purement théorique d'un art "difficile d'accès" n'avait pas du tout le même sens au XIXe qu'aujourd'hui. En art, ce qui était révolutionnaire hier est parfois devenu réactionnaire aujourd'hui... Nier la possibilité de créer une œuvre valable qui procure du plaisir, entre autres émotions, ressemble plus aux derniers restes d'une culture religieuse occidentale qui percevait le plaisir comme une forme de corruption de l'âme, qu'à une intégrité artistique et critique. L'artiste ou le critique intègre ne saurait en effet tomber dans un piège aussi grossier : préférer des préjugés rigides à la vérité humaine.

Même si cela semble évident, il mérite d'être rappelé qu'un spectateur a une responsabilité importante dans sa réception d'une œuvre. Comme toute chose qui en vaut la peine, être un spectateur digne de ce nom (ceux que Henry Miller appelait les "diamants purs") demande un effort et exige de vaincre la peur adolescente de croire que son identité puisse être définie par ses goûts et ne pas s'inquiéter que ceux-ci puissent être considérés comme banals, inquiétants, élitistes ou populistes.

Je ne défends donc pas l'idée que le plaisir serait le seul critère permettant de juger une œuvre, mais tant que le plaisir sera une émotion humaine, c'est à dire une part importante – et nécessaire – de notre humanité, il y aura des artistes qui s'engageront dans la création d'œuvres qui donnent du plaisir, et d'un accès apparemment facile. Cette capacité à produire du plaisir mérite d'être prise en compte dans notre jugement des œuvres. Car l'apparente simplicité, la facilité d'accès, une fois que l'on sait se garder du simplisme et du racolage, constituent de "suprêmes" difficultés pour le créateur et demanderont au critique autant d'efforts – et d'engagement – pour être étudiées, et même comprises, que l'apparente complexité et l'austérité.

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Published by Struggling Writer - dans Fictions en général
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commentaires

david sarrio 05/11/2007 00:06

Donnez du plaisir et faire de "la contrebande", c'est exactement pour cela que je réalise des films !