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Articles Par Mois

14 novembre 2008 5 14 /11 /novembre /2008 08:00
Du point de vue narratif, la franchise James Bond fonctionne sur la divergence entre le comportement superficiel de son personnage de "gigolo dépensier" (le mot est de Ian Fleming) et la profondeur supposée qu'implique son travail d'agent secret. D'un côté, James Bond se comporte comme un enfant gâté, amateur de belles bagnoles, de jolies filles et de vodka martini, mais de l'autre, il semble capable de se sacrifier pour le bien du plus grand nombre, et n'abandonne jamais son devoir, même lorsque toutes les chances semblent contre lui.

Sur ce simple conflit entre la frivolité et le devoir repose le succès de presque toute la série. Malheureusement, les producteurs l'ont parfois oublié, se concentrant sur les éléments récurrents : jolies filles, destinations exotiques, méchants machiavéliques avec des bases dans les endroits les plus improbables, et, surtout, les gadgets de plus en plus farfelus, transformant le personnage en un pantin qui traversait les épreuves sans évoluer, se contentant de répéter ses gimmicks comme un perroquet. L'efficacité, le suspense et la noirceur de 24 heures ou de la série des Jason Bourne ont achevé de ringardiser une franchise aux ingrédients restés quasiment inchangés depuis les années soixante…

Débattre pour savoir si Daniel Craig est ou non le meilleur James Bond n'a pas de sens. James Bond, avant ces deux derniers épisodes, était une coquille vide (et le plaisir que certains pouvait tirer de la vision des films de la série venait probablement de là), y compris lorsque le charismatique Sean Connery l'incarnait à travers une simple démarche, que Roger Moore jouait la carte – vermeille – de l'ironie, que le sous-estimé Timothy Dalton tentait de lui donner une épaisseur, ou que Pierce Brosnan faisait ce qu'il pouvait pour qu'on ne s'aperçoive pas trop qu'il était un représentant en gadgets et produit de luxe.

La question n'était donc pas vraiment de savoir si les précédents acteurs incarnaient James Bond, mais si les spectateurs aimaient s'identifier à eux. Le mythe James Bond était plus fort que le personnage. James Bond n'était pas tant un héros, qu'un guide touristique qui nous emmenait dans des visites organisées et balisées au luxe clinquant aussi prévisible qu'un hôtel Hilton.

En reprenant le scénario de Casino Royale, où on lui laissa une grande latitude pour la réécriture, Paul Haggis semble s'être sérieusement demandé : "bien ! qui est donc ce type ? Comment est-il devenu 007 ?" Grâce à lui, Casino Royale racontait donc de quelle façon l'agent James Bond, sorte de voyou mal dégrossi, tête brûlée et égocentrique, était devenu "Bond, James Bond" l'agent capable de donner le change dans n'importe quelle situation et de garder la tête froide lorsque la situation l'exige.

Pour cela, il aura fallu que l'ancien James meure (en buvant un cocktail empoisonné) et ressuscite (comme tous les héros en devenir), qu'il surmonte une épreuve ou il doit risquer de sacrifier sa virilité à sa mission (ce qui doit être pris au sens métaphorique et très littéral), et qu'il rencontre Vesper, la femme de sa vie, qui lui donnera une leçon essentielle : savoir quand il faut mettre son ego de côté.

Mais aussi, par sa trahison, Vesper lui causera une blessure qui aura un effet ambigu, à la fois le talon d'Achille mais aussi la force de James Bond : lui apprendre à se méfier de ses émotions – expliquant ainsi du même coup le comportement séducteur sans lendemain de James Bond et son détachement face au danger.

Quantum of Solace reprend James Bond exactement là où on l'a laissé dans Casino Royale, et, plutôt que de comparer les deux (comme le font les critiques qui ne comprennent souvent pas grand chose à la narration, même quand ils utilisent des termes techniques comme "développement de personnage"), il est plus intéressant de voir comment ils fonctionnent l'un à la suite de l'autre. Connaître bien le précédent épisode est obligatoire pour comprendre le cœur du film : la profonde solitude et les émotions réprimées de James Bond (qui a bien du mal à trouver le peu de réconfort promis par le titre). Car c'est bien là l'enjeu principal, que beaucoup de critiques ont manqué, le pivot autour duquel est bâtie l'intrigue de la conspiration montée par Dominic Greene (Matthieu Amalric) pour l'organisation secrète Quantum (dont les desseins restent obscurs, ce qui ne gêne que les gens qui ne comprennent pas comment fonctionne une trilogie). Intéressant de voir aussi que cet enjeu est exprimé à travers la relation en miroir de James Bond avec Camille, le principal personnage féminin du film – qu'il faudrait être vraiment beauf pour appeler James Bond girl –, et que notre héros ne séduira pas (parce qu'elle est autant une part de lui-même que le fantôme de Vesper, cf. la scène où James Bond la protège des flammes dans la même attitude que la scène de la douche de Casino Royale, et où il se prépare à la tuer pour abréger ses souffrances, c'est à dire à faire son deuil de Vesper)…

Quantum of Solace poursuit l'exploration des origines de l'agent 007, nous présentant un James Bond qui n'a pas encore choisi entre son devoir et ses motivations personnelles. Les scènes entre M et James Bond explorent ce conflit, et permettent à la fabuleuse Judy Dench de donner à son personnage l'envergure qu'il mérite. Il n'échappera à personne cette fois (même si c'était déjà bien amorcé dans Casino Royale) que M apparaît comme une mère exigeante, et que James Bond joue dans cette relation le rôle d'un fils turbulent et rebelle, à qui l'on demande et l'on pardonne beaucoup, parce qu'il est surdoué et possédé d'une vitalité juvénile.

Au passage, l'épisode s'avère plutôt pertinent d'un point de vue politique, mettant pour la première fois James Bond en directe opposition avec les intérêts de son gouvernement. Dans Quantum of Solace, James Bond ne lutte pas pour l'Angleterre et le monde libre mais pour accomplir sa vengeance (ou plus exactement pour décider s'il va l'accomplir) et pour empêcher une multinationale de mettre en place un dictateur afin de confisquer une réserve gigantesque d'eau potable à une population assoiffée (une illustration intelligente et efficace de la façon trouble dont des biens publics sont détournés à leur profit par des groupes d'intérêts économiques). Plus qu'un pamphlet, cette toile de fond montre avant tout le soucis des scénariste et du réalisateur d'inscrire James Bond dans notre monde réel (ce qui est rendu d'autant plus pertinent par la récente crise). Surtout, elle permet d'offrir une image qui apparaît en écho au personnage de Bond lui-même, lorsque sous le désert aride se cache une profonde rivière…

Après Casino Royale, James Bond était redevenu un personnage, et, avec Quantum of Solace, il commence enfin à ressembler à un héros.

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Published by Struggling Writer - dans Cinéma
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commentaires

Brom Bones 11/02/2009 12:28

Bonjour, J'ai découvert l'existence de cet excellent blog grâce aux talkbacks de l'interview de David Sarrio sur le non moins excellent blog de Rafik Djoumi. Moi-même "struggling writer", je tenais à vos dire que j'ai grandement apprécié la lecture de vos articles (il m'en reste encore une petit dizaine à parcourir). J'espère une prochaine mise à jour (le 14 novembre, ça remonte à pas mal de temps mine de rien). Mais surtout, j'espère retrouver très vite votre nom au générique d'un long-métrage. Black Death par exemple (oui, je suis du genre optimiste comme gars ). Bonne continuation.Brom Bones     

Struggling Writer 11/02/2009 14:52


Merci pour ce commentaire.

Le blog n'est pas abandonné définitivement, mais j'ai eu une panne d'ordinateur en décembre et, depuis janvier, comme à chaque fois que je suis en écriture de scénario, je mets le blog (et presque
tout en fait) en attente jusqu'à ce que j'ai fini. Néanmoins j'ai quelques idées d'articles à développer, je m'y mettrais dès que j'aurais un peu de temps. Les articles du blog prennent pas mal de
temps à écrire…

En tout cas, merci pour ces encouragements, à bientôt.


Vincent 25/11/2008 09:31

"(comme le font les critiques qui ne comprennent souvent pas grand chose à la narration, même quand ils utilisent des termes techniques comme "développement de personnage")
(dont les desseins restent obscurs, ce qui ne gêne que les gens qui ne comprennent pas comment fonctionne une trilogie).

Camille – qu'il faudrait être vraiment beauf pour appeler James Bond girl –"

J'ai beaucoup rit ;-))
Très bonne critique qui explique en "deux mots" pourquoi James Bond, le personnage, est né il y à deux ans est né il y à deux ans et que ce qui à existé avant était une autre histoire, un mythe, qui peut certe être plaisant pour certains, mais qui n'était pas une aventure ancrée dans la "réalité".

marie 25/11/2008 09:00

c'est un peu atroce car j'ai envie de voir Quantum of solace... mais je n'ai pas vu Casino Royal et Delphes m'a dit "faut voir casino royal" avant... je crois que je vais transgresser. J'espère un jour avoir ton avis sur Mensonges d'état (mais comment pourrais-tu ne pas apprécier ?), l'échange, two lovers (oh mon dieu j'ai été si... perplexe et déçue tout en sachant qu'il y a plein de choses à dire de positives... mais c'est vraiment limite tellement c'est énorme. Au moins là les journalistes se sentent intelligents parce qu'ils comprennent : ils suivent les panneaux : oh Hitchcock, oh Dostoïevski, oh bidule... les personnages semblent comme pris dans une nasse et puis moi j'ai envie que james Gray dise merde à sa mère !) et... Mesrine. Que tu détesteras sans doute... mais qui moi me fait l'effet d'une pastille Vicks. Et je suis étonnée moi même de préférer un bidule français à mon chéri (gray) américain. Mais trop de scénario tue le scénario, trop de psychanalyse tue la psychanalyse, trop d'actor studio écrase l'actor studio ! et l'humour de Cassel fait un peu formica mais bon ça dégage les bronches. Parfois une bonne tranche de saucisson est préférable à quelques pages de Roland Barthes. Pour finir, j'aimerais bien que tu me donnes une liste de livres sur la guerre (stratégie etc.) A vite et merci pour ta lecture. 

david sarrio 18/11/2008 17:33

Puisque l'on parle film d'action et héros :http://rafik.blog.toutlecine.com/6675/Les-Fifils-a-sa-Moman/Sinon, je suis "raccords" avec l'article de Denys, j'ai "vu" tout cela...mais cela ne m'a pas empeché de me faire"chier" devant Quantum...à revoir en dvd.