Articles sur la narration, les séries, le jeu de rôle et les scénarios. Bref, la fiction en général.
Dans son commentaire sur mon post d'hier, (lire le commentaire ici) Eric me donne un exemple tiré de sa vision de Battlestar Galactica pour m'expliquer de quelle façon ce qu'il appelle le "positionnement" d'une œuvre peut empêcher l'émotion chez un spectateur.
Pour Eric, la série présente des personnages qui se comportent en parfaite ignorance des principes démocratiques, bien qu’ils aient vécu toutes leur vie dans un système qui les soutenaient. Eric y voit un tel écart avec sa vision de l'espèce humaine que cela gêne sa réception de la série. Pour lui, soit c'est une invraisemblance, soit c'est une conception de l'homme qui lui est tellement étrangère qu'elle affecte sa capacité à avoir de l'empathie pour les personnage. Dans les deux cas, en raison de l'importance que la série donne aux conséquences des actions de ces personnages, cela provoque pour lui un effondrement d'un pan entier du Drame. Parce que la série n'aurait pas réussi à poser les "bonnes questions", il ne peut donc être touché autant qu’il le faudrait par la série. Il en conclut que la série a échoué, à cause de son "positionnement", à provoquer chez lui des émotions.
En lisant son commentaire, la question m'est venue : est-ce ici la fiction qui a échoué à l'impliquer émotionnellement, ou bien est-ce lui-même ? Le spectateur (ou le lecteur) a-t-il une part de responsabilité dans la façon dont il perçoit une fiction ou bien n'est-il qu'un récepteur passif de celle-ci, la laissant seule responsable des émotions qu'il peut ressentir à son contact ?
Prenons par exemple la vraisemblance : lorsqu'un spectateur se déclare gêné par l’invraisemblance d’une situation, a-t-il fait l’effort auparavant de se laisser la possibilité d'apprécier la situation pour elle-même ? S'il se laisse parasiter par une question telle que "est-ce possible dans la réalité ?" est-ce de sa responsabilité, ou bien est-ce de la faute de l’auteur qui n’a pas su coller suffisamment à ladite réalité ? En fait, est-ce que la notion de vraisemblance a la moindre valeur au sein d’une fiction ?
Pour pouvoir aborder une fiction, le spectateur doit au préalable, de façon plus ou moins consciente et instantanée, pratiquer ce que l’on appelle la suspension volontaire de l’incrédulité (SVI). La suspension volontaire d'incrédulité, comme son nom l'indique, doit être une démarche active du spectateur, indépendamment des qualités de l'œuvre, de son réalisme ou de sa vraisemblance (et il est intéressant de voir que l'on oublie souvent le mot "volontaire" lorsqu'on parle de la suspension d'incrédulité, comme s'il fallait à tout prix réduire le spectateur à une dimension purement passive).
C’est donc au seuil même de la fiction que le spectateur doit accomplir l’acte volontaire de suspension d’incrédulité, qui est en fait de sa seule responsabilité. Si le spectateur refuse cet état, cela implique qu’il abandonne la possibilité d’être un récepteur actif de l’œuvre : il devient incapable de réagir à l’œuvre, et empêche celle-ci d'être une expérience fertile. En d’autre terme, le récepteur passif se situe par son propre choix en dehors des propositions de la fiction, et ne peut être donc affecté par elle. Il se ferme à tout ce que la fiction peut lui offrir, et ne devrait donc pouvoir blâmer celle-ci pour un échec dont il est le premier responsable.
Cela implique entre autre que le spectateur est censé accepter les postulats d’une œuvre. Ces postulats ne sont pas forcément tous présentés dès le début d’une histoire, mais en général ils apparaissent presque tous dans le premier tiers de celle-ci. On les reconnait comme "postulats", tout simplement parce qu’une fois établis, ils constituent les fondations sur lesquelles se bâtit le projet même de la fiction.
Imaginons par exemple un film qui se déroule dans une banlieue banale (et appelons-le au hasard Poltergeist), si une chaise se met à bouger toute seule dans la cuisine, un des postulats du film sera que le surnaturel existe (et ce, même si ça arrive après un quart d'heure de film sans éléments surnaturels). La dramaturgie qui s'en suivra n'est donc possible que si le spectateur accepte cette donnée. La question n’est plus de savoir si le spectateur croit ou non au surnaturel, mais qu’il soit prêt à faire « comme si » il y croyait. Au final, il n'y a aucun risque que quiconque (du moins quiconque d'un peu équilibré) puisse se convaincre par l'effet de la fiction que, dans le monde réel, les fantômes existent. Une fois le film achevé, notre part rationnelle (du moins pour ceux qui ne croient pas aux fantômes) se rappelle que « c’est une fiction, une histoire imaginée » et non une réalité – si tant est qu’on l’ait oublié. S’abandonner à une fiction ne nécessite pas d’abdiquer toute raison – c'est même le contraire – mais la SVI a précisément pour but de canaliser la part rationnelle pour l’empêcher de gâcher le plaisir du « faire comme si » et lui éviter de se mettre en travers de la perception de l’œuvre.
Parfois, un postulat peut aller contre une conviction intime du spectateur, au point qu’il estime trop important l’effort demandé pour la SVI. C’est bien sûr son droit le plus strict, mais à partir de là, il ne peut juger l’œuvre, car les conditions nécessaires à sa réception ne sont plus remplies. Il peut juste reconnaître qu’elle n’est pas faite pour lui. Mieux vaut donc éviter de perdre son temps devant une fiction qui ne peut lui apporter aucun bénéfice. Mais à partir du moment où un spectateur choisit de le faire, celle-ci ne pourra être expérimentée (pour être éventuellement rejeté plus tard) que s'il accepte de jouer le jeu de la fiction.
J’ajouterai qu’un postulat dramatique peut être parfaitement abject (par exemple si une œuvre postule qu’il existe des races humaines supérieures à d’autres, ou que les femmes sont par essence inférieures intellectuellement aux hommes) sans que l'œuvre sur laquelle elle repose le soit tout à fait. Mais que cette donnée peut et doit compter dans le jugement final qu’on portera sur l’œuvre. Un spectateur, s’il veut être juste dans ses critiques, ne devrait peut-être pas pour autant rejeter la fiction en question a priori, mais réserver son opinion tant qu’il n’a pas pu expérimenter et voir par lui-même si ce postulat affecte la qualité de l’histoire (sinon ce n’est qu’un préjugé de l’auteur, et cela ne comptera que de façon annexe dans la critique de son œuvre, car cela est sans rapport avec son but véritable). Peut-être que le postulat en question s'avèrera-t-il en dernier lieu une forme subtile d’ironie. Accepter un postulat, ce n’est donc pas perdre son sens critique, abdiquer son libre-arbitre devant la fiction, mais, je le répète, faire "comme si", et voir où cela mène (une fiction peut toujours réserver une surprise en critiquant un de ses postulats au dernier moment). Évidemment, le spectateur peut se sentir "sali" à l’idée de s’investir émotionnellement dans une histoire qui postule qu’un héros, par ailleurs positif, est un nécrophile, et il est de son entière liberté de ne pas vouloir suivre les aventures un tel personnage, mais à partir de là, il ne peut juger de la qualité et de la réussite de la fiction en question.
Il est possible de rejeter un postulat et d’être tout de même partiellement affecté dans sa réception d’une œuvre, selon l’importance du postulat en question dans la dramaturgie. Dans Star Wars, un spectateur peut trouver un certain plaisir, tout en se déclarant gêné par le fait qu’on y entend des explosions dans l’espace. Sa culture scientifique lui rappelant constamment qu’il n’y a pas d’atmosphère dans l’espace et que les sons ne devraient pas y être transmis. Tout en acceptant l’histoire par ailleurs, il refuse cet aspect particulier et grince des dents à chaque bataille spatiale au lieu d'apprécier le spectacle. Encore une fois, c’est la responsabilité propre du spectateur qui est en cause, non un échec des auteurs qui ont décidé de permettre aux sons d’être transmis dans l’espace (qu’ils sachent ou non que ce n’est pas possible).
Se livrer à la suspension volontaire d’incrédulité, cela signifie-t-il qu’il faille accepter tout ce qu’une œuvre propose ? Absolument pas. Il faut considérer différemment ce qui est postulat (c’est-à-dire nécessaire au projet) et ce qui est cohérence (c’est-à-dire ce qui découle des postulats). La cohérence d’une œuvre, c’est en quelque sorte l’obligation que contracte l’auteur de fiction dans le pacte passé avec le spectateur, en échange de sa demande implicite de suspension volontaire d’incrédulité. Si le spectateur doit faire une démarche volontaire et active pour se mettre en situation de ressentir les effets d'une fiction, c'est qu'il se met état de vulnérabilité devant celle-ci. En échange, tout ce qu'il demande à l’auteur c'est que celui-ci ne « triche » pas. Il faut tout de même que l'histoire obéisse à un projet d’ensemble et ne se dérobe pas devant les efforts du spectateur pour y croire (ceci est indépendant du fait qu'un postulat puisse impliquer une tromperie ou une illusion, ou que l'œuvre ne s’embarrasse pas de vraisemblance).
Attention, les coups de théâtre, bien qu'ils soient par essence faits pour dérouter ou surprendre, ne constituent pas en eux-mêmes des incohérences parce qu'ils ne rompent pas le pacte avec le spectateur.
Si un personnage adopte sans explication un comportement opposé à ce qui a été établi, sans que personne ne s’en étonne et sans explication (par exemple si un pacifiste, montré comme équilibré et sûr de ses valeurs, devient sans raison un guerrier intrépide et farouche et massacre tous ses adversaires avec une petite cuiller), une telle péripétie, en niant tout l’investissement émotionnel que le spectateur pouvait avoir envers ce personnage, constitue a priori une incohérence. L’illusion est rompue, sans que cela soit un choix volontaire de la part de l’auteur ni une erreur du spectateur (mais il faut distinguer le fait qu’une explication même informulée – le personnage n’était pas ce qu’il apparaissait être et il possédait en lui une violence irrépressible qu’il dissimulait derrière un comportement pacifique – peut, dans un tel cas, transformer une apparente incohérence en un choix narratif maîtrisé).
Plus grave sera la trahison même de l'illusion que le spectateur a bâtie, ce qu’on pourrait appeler « l’anti-coup de théâtre » du type « en fait, tout cela n’était qu’un rêve et rien de tout ce que vous avez pu voir n’est vraiment arrivé ou n’affectera les protagonistes », qui laisse le spectateur avec un goût amer et l’impression que toutes les émotions qu’il a investies dans la fiction ont été piétinées. Mais, même dans un tel cas, le style et le thème d’une œuvre peuvent éviter que le spectateur se sente floué suite à un retournement de ce type (oui, j’ai des exemples mais ce sont des spoilers, forcément).
La plupart des incohérences qu'on trouve en général dans la fiction sont néanmoins plus subtiles – et d’autant plus difficiles à juger qu’elles sont affectées, elles aussi, par notre suspension volontaire d’incrédulité. Du coup, elles peuvent passer inaperçues à certains spectateurs. C’est bien, en dernier ressort, au spectateur de décider s’il laisse "glisser" une incohérence dramatique ou si on lui en demande décidément trop.
Il faut cependant noter qu'une incohérence dramatique isolée n’est pas le meilleur critère pour attaquer une œuvre dans sa globalité (quoiqu’en disent certains internautes sur les sites de cinéma), il s’agit parfois de simples « bavures » inhérentes à la complexité ou l’originalité d’un projet fictionnel et qu’il convient de remettre en contexte. En revanche, contrairement au cas où il ne met pas en place la SVI, un spectateur ne commettra pas une « erreur » si les incohérences d’une œuvre l’affectent au point de l’empêcher de continuer à s’investir émotionnellement dans une fiction. Cela ne signifie pas que l’auteur en soit seul responsable, ni que son œuvre soit sans valeur (celle-ci ne peut être analysé que si l’on examine son style, son projet esthétique, ses thèmes et la façon dont tout cela affecte l'histoire et est affecté par elle). Mais il faut admettre qu'une œuvre devient, par là même, critiquable, à condition de montrer en quoi l’auteur a échoué. Bien sûr, tous les spectateurs à ce point du film n’en seront pas affectés de la même façon, selon ce qu’ils attendent d'une fiction, ou leur capacité de concentration (quelque chose peut leur avoir échappé). Mais on est alors en droit d’estimer que l’auteur a échoué, au moins en partie, lorsqu'il rompt sans raison apparente le contrat de confiance qu’il a avec le spectateur.
Pour en revenir à l’exemple d’Eric, Battlestar Galactica est une série de space opera post apocalyptique. Elle se déroule, une fois le pilote passé, après le plus grand génocide de l'Histoire, alors que l'humanité a été annihilée à 99,999% en une journée et que les survivants sont en situation précaire. Or cette tragédie est le postulat même de la série, l’élément qui met tout en branle.
Les personnages de la série viennent donc d’être secoués et affectés émotionnellement par la perte de l’humanité tout entière. Tous ont un deuil à faire, celui d’un proche, celui de leur vie passée, celui de leurs espoirs futurs. Est-il réellement incohérent que, dans ces conditions, même si on croit à la capacité de l’homme à se conformer à ses habitudes politiques, ces gens puissent être encore en état d'écouter leurs aspirations démocratiques ou même civilisées ? – justement parce que la démocratie a besoin d’une dose de raison pour fonctionner et que les émotions extrêmes ne font pas partie de notre fonctionnement normal… Nous ne pouvons gérer, pondérer, écarter, dépasser de façon individuelle et collective de telles émotions, qu’après un processus long et difficile, et bien souvent de telles émotions court-circuitent notre raison elle-même. Pourquoi les personnages de BSG n'aurait-ils donc pas tendance à se laisser submerger par une émotion si extrême qu'elle les pousse à abdiquer leur raison et leurs idéaux et, donc, à abandonner ce qui les rend "civilisés" ? Peut-on vraiment douter que l'aspiration démocratique ne puisse courir le risque d'être étouffée après une telle agression ?
En fait l'attitude des personnages dans la série n’est à cette lumière ni invraisemblable, ni hors du champ de l’humanité telle que nous la connaissons. Et cela constitue en fait le cœur même de la série, un des thèmes qu’elle explore : lutter contre la tentation d'abandonner toute civilisation face à un ennemi qui nous a meurtri dans notre chair. Un ennemi que, de plus, il est presque trop facile de considérer comme inhumain (à tort, d’ailleurs, comme le prouve la saison 2). Dans ce qu’Eric décrit, il n’y a donc aucune incohérence dramatique et je ne vois pas en quoi ce serait un manque de maîtrise formelle ou thématique, ni même une invraisemblance. Surtout, cette direction permet une exploration fertile de l’humanité telle que nous la connaissons. Par ailleurs, certains personnages de BSG montrent au contraire la résilience démocratique à son meilleur (en particulier chez Apollo ou Helo).
On peut aussi mettre en rapport la série avec le choc du 11 septembre 2001 et le séisme politique que cette attaque a provoqué pour les USA, une société dont la culture démocratique ne fait aucun doute. En se rappelant que le gouvernement, soutenu par une grande partie de la population, n’a pourtant pas hésité à remettre en cause des principes de liberté qui lui étaient auparavant quasi sacrés, en particulier par le Patriot Act, ou à faire accepter la guerre d’Irak sur la foi d'une affirmation mal étayée – et qui s'avéra mensongère – sans que cela provoque une opposition exagérée. Et cela, bien sûr, en raison de l’émotion extrême d’une tragédie qui a provoqué la perte de quelques milliers d’individus…
En s’accrochant à son système de valeur au détriment de l’ouverture émotionnelle nécessaire à la fiction, Eric est bien seul responsable de son erreur de perception de la série et donc, au final, du manque de plaisir qu’il a pu en retirer (ce qui est difficile à accepter parce qu’une telle erreur affecte non seulement la capacité de jugement, mais celle de ressentir des émotion, capacité qui est considérée dans notre culture comme naturelle et indépendante de toute volonté).
Parce qu’il projetait ses préoccupations démocratiques, Eric a émotionnellement « oublié » un élément essentiel que postulait la série (l’apocalypse qui l’ouvre). Il n’a pas réussi à le mettre en rapport avec une expérience humaine direct (le deuil, qui nous affecte tous un jour d’une manière ou une autre) ni avec des événements qui lui sont pourtant connus (le 11 septembre et ses implications par exemple) et en définitive il a volontairement refusé la suspension d’incrédulité, parce qu'il a préféré privilégier ses habitudes de pensée plutôt que se mettre dans l’état de vulnérabilité et d’ouverture nécessaire à la réception active de la série.
En fait, ce ne peut être, en toute justice, appelé une « erreur » qu’à partir du moment où le spectateur ambitionne d’être ouvert, attentif face à une fiction, bref de se mettre en situation de la ressentir et de la comprendre (ce qui ne veut pas dire forcément l'apprécier). Si telle n’est pas son ambition, il est évident que ce ne peut être appelé une erreur, c’est juste un choix comme un autre. Cependant je ne doute pas qu’Eric aurait voulu pouvoir être touché par la série, mais je ne crois pas, à le lire, qu’il s'y soit bien pris.
À mon sens, ce n’est donc pas la fiction qui a échoué dans son projet (parce qu'elle n'a pas su convaincre le spectateur d'un postulat ou de ce qui en découle), mais bien le spectateur qui a échoué à devenir un récepteur actif de la fiction parce qu’il a laissé un élément extérieur faire barrage à sa suspension d'incrédulité (qui du coup n'était pas très volontaire). Le fait d’aborder une série avec une préconception intellectuelle constitue une erreur courante, une erreur qu’il peut nous arriver à tous de commettre (et qu’il est éventuellement toujours possible de corriger lors d’un nouveau visionnage). Idéalement, un spectateur ne saurait rendre une fiction responsable d’avoir échoué à lui faire ressentir quoique ce soit, sans au préalable examiner la façon dont lui-même s’est préparé à être affecté par elle.
Oui, notre attitude devant une fiction détermine le plaisir qu'on peut en retirer, et éventuellement la portée critique de notre regard sur elle. Toutefois, ce n’est pas un examen que la plupart des spectateurs prennent même le temps de faire lorsqu’ils jugent d’une fiction, supposant que leur subjectivité ne se discute pas et que leurs émotions sont forcément légitimes (ce qui est à peu près vrai dans la vie), en ne voyant pas que face à une fiction, les émotions qu'ils expérimenteront dépendent aussi de leurs choix, de leur attitude et donc de leur responsabilité propre.